La Carte d’Elaine – Feedback d’un spectacle entre broderie et théâtre

13/01/2020

En Juin, nous vous parlions du projet un peu fou de Foule Sentimentale – voici le feedback (premier article ici).

Comment avez-vous vécu ce « marathon » ?

Bien ! Il s’est étalé entre avril et août 2019, avec 4 rendez-vous dans 4 villes d’Ille-et-Vilaine : Bécherel (Maison du Livre et théâtre), St Pierre-de-Plesguen (la Médiathèque), Rennes (Les Tombées de la nuit et les Ateliers du Vent) et Hédé (Théâtre de Poche).

Nous avons proposé aux curieux.ses et aguerri.e.s de broder collectivement sur un canevas posé sur des tréteaux. La pièce était la case centrale de notre jeu de l’oie. Proposés en extérieur, ces moments d’apprentissage technique, mais surtout de partage et de convivialité, ont réunis environ 70 brodeuses et brodeurs ! A l’issue du marathon, la case centrale était quasi terminée, et le challenge ainsi relevé. Après quelques points supplémentaires et un assemblage progressif des 63 cases, la tapisserie a pris forme. Les derniers moments de l’assemblage se sont passé dans l’atelier Circul’ère, à Melesse, afin d’ajuster au mieux la tapisserie à sa structure portante en chêne (réalisée par Edouard Raffray). C’est là, dans un grand hangar plein de copeaux que nous avons pris conscience de l’ampleur du résultat !

©Laurent Guizard

Au final, êtes-vous contente du résultat?

Muriel Fry, Delphine Guglielmini, Anne-Marie Frin et moi-moi, qui avons participé de plus près à la confection, en sommes très très heureuses. C’était un travail au long cours qui a mis du temps avant de prendre forme, et achever enfin la tapisserie était une grande émotion. Le plaisir est aussi d’inscrire l’ouvrage dans le spectacle La carte d’Elaine, qui en raconte l’histoire. Cela lui donne une autre dimension, celle d’un objet légendaire reconstitué.

Avez-vous eu l’impression d’un nouveau engouement pour la broderie?

Au cours des ateliers, j’ai constaté avec plaisir qu’ils unissaient des personnes de toutes les générations. J’ai surtout perçu à quel point la broderie était déjà pratiquée, et j’ai eu le plaisir de découvrir les ouvrages personnels de brodeuses aguerries, du linge de maison autant que des créations. Le problème est en partie que ces ouvrages ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Une participante me racontait que dans son centre culturel, une exposition annuelle avait été fermée aux brodeuses alors qu’elle était ouverte aux peintres du dimanche, sous prétexte que la broderie n’est pas de l’art. Au 18ème et 19ème siècle, la technique a été « féminisée », reliée symboliquement à un usage domestique, ce qui rend son usage répulsif pour certaines personnes (hommes et femmes). Cela peut empêcher de voir toute la variété, la richesse culturelle et les expérimentations qui s’articulent dans l’usage de la broderie. Il reste donc des stéréotypes à déconstruire ! La notion de matrimoine peut-être un bon outil pour penser tout cela. A ce sujet, je conseille l’ouvrage de Roziska Parker, The subversive stitch.

©Laurent Guizard

Quelles ont été les techniques, le matériel utilisés ?

Nous avons brodé sur du canevas Pénélope avec de la laine artisanale (Ferme de l’âne gouttière), en utilisant autant des points de canevas très simple comme le demi-point de croix (nous voulions que nos ateliers soient le plus accessibles possible) et la technique du point compté. Chaque carré du jeu de l’oie avait un modèle réalisé à la main sur un papier quadrillé à partir du dessin de Sophie Guerrive. Selon les capacités et le désir de chaque personne, le champ était libre pour jouer avec d’autres points : point de Hongrie, point de croix, point de nœud, point de chaînette, point peinture, etc. Le jeu entre les différents points apporte bien évidement du relief au dessin et anime le jeu de l’oie de Sophie Guerrive.

©Laurent Guizard

Que représentent les différents symboles et animaux? Etaient-ils traditionnellement liés au jeu de l’oie?

Le jeu de l’oie a une forme « classique », on y retrouve aux numéros habituels toutes les cases initiatiques : le pont, le puits, l’hôtellerie, le labyrinthe, la prison, la mort, ainsi que les 14 oies. Notre jeu de l’oie est aussi une carte géographique : il parcoure une île en pleine apocalypse. On voit la terre se briser, les arbres prendre feu, les monstres sortir de terre et de mer, les bateaux couler… Dans la légende, cette île symbolise le cœur de l’héroïne. Folle amoureuse de Lancelot du Lac, partie à sa conquête, elle se trouve finalement piégée sur une île souterraine, un tombeau. C’est là qu’entre la vie et la mort elle brode le jeu de l’oie. Elle y représente de façon inconsciente son amour dévasté. L’ouvrage lui permettra de s’échapper car les oies du jeu vont s’animer et la ramener sur terre.

©Laurent Guizard

Les sujets des cases permettent de constituer le paysage de l’île dévastée, mais ils ont aussi leur portée symbolique : lion, blason, miroir brisé, loups, sont par exemple symboles de l’amour, de Lancelot du Lac, d’une conscience fragmentée ou de la sauvagerie. La case de la mort est représentée par un chevalier décharné.

Que représente le centre de la broderie?

Au centre de l’île, la cité de Camelot s’enflamme sous une pluie de météorites. Camelot est l’emblème de l’idéal chevaleresque, et aussi un lieu interdit pour Elaine, qui au début de l’histoire est condamnée à rester enfermée dans sa tour, brodant le paysage qu’elle voit à travers la fenêtre. Dans sa broderie, Elaine fait brûler Camelot, tout son passé se renverse. L’ordre chevaleresque et le système patriarcal qu’il ritualise est symboliquement détruit. Cette image évoque la tapisserie de l’apocalypse d’Angers, où l’on voit la cité de Babylone en ruines.

Que va-t-elle devenir?

La tapisserie du Jeu de l’Oie fait partie du spectacle La Carte d’Elaine, et chaque fois que le spectacle est joué, c’est une occasion d’animer notre ouvrage matrimonial. Nous rejouons le 31 janvier au Strapontin (Pont-Scorff) et le 2 février à L’Archipel (Fouesnant). Par ailleurs nous souhaitons pouvoir l’exposer en dehors des représentations, afin de partager sous d’autres formes son histoire. Des rendez-vous sont en cours de préparations !

©Laurent Guizard

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