La femme qui a dessiné les tissus anglais du 18ème siècle: Anna Maria Garthwaite

23/02/2020

Une fois n’est pas coutume, cet article est au sujet d’une dessinatrice non de broderie mais de modèles à tisser à la main. Cette femme est si exceptionnelle qu’elle méritait cette mention.
Peut-être qu’un jour un-e historien-ne du textile / de la mode se penchera sur cette vie tout à fait singulière dont on sait pour l’instant bien peu.
Pour illustrer cet article, j’ai choisi des modèles pouvant être reproduits en broderie. Sur le site du Victoria and Albert Museum, vous pouvez voir tous les modèles de cette incroyable collection (saisissez : Garthwaite).

Anna Maria Garthwaite est née le 14 mars 1688 à Harston (Angleterre). A la mort de son père, en 1728, elle hérite d’un peu de bien et part s’installer à Londres avec sa sœur, dans le quartier de Spitalfields. Depuis 1685, les Huguenots français étaient nombreux à s’y établir, fuyant les persécutions religieuses provoquées par la Révocation de l’Édit de Nantes. Ils apportaient avec eux des connaissances précieuses sur le tissage de la soie.
Le père d’Anna Maria était un pasteur qui a donné une éducation soignée à ses filles. Il avait plusieurs amis passionnés de botanique (le grand thème à la mode en Angleterre) et il est fort probable qu’Anna Maria ait appris son art auprès de ces amis.

Robe de 1740 avec les dessins de Garthwaite ©Victoria and Albert Museum London /T.264.1966-1740

Il était très rare qu’une femme seule se lance dans une profession considérée comme l’apanage des hommes. Elle réussit pourtant à monter une clientèle fidèle, à imposer son style floral et à être reconnue comme l’une des premières dessinatrices de son époque. On a retrouvé sa patte sur de nombreux portraits peints et dans des costumes conservés dans les musées à travers le monde. Plus de 870 de ses dessins ont été conservés et sont visibles au Victoria and Albert Museum. Il serait certainement intéressant de savoir qui a conservé ses dessins et pourquoi !

Dessin de 1739 ©Victoria and Albert Museum London /5974.18

Les motifs sont surtout floraux : la mode est à la botanique. Les Anglais demandent alors des reproductions fidèles à la réalité visuelle et les artistes se détachent peu à peu des motifs stylisés français, dont les nuances étaient peut-être inventées mais souvent plus harmonieuses que les dessins anglais. Le résultat est souvent un petit groupe de fleurs tissés ici et là, sur un fond clair.

Pour M. Gaudin, août 1747©Victoria and Albert Museum London /5985.8

C’est donc à Londres qu’Anna Maria va créer plus de 1000 modèles pour les tisserands du quartier. Le tissage se fait alors à la main, avec un métier qui doit être manié par plusieurs personnes.
Elle fait appel à un agent pour vendre ses premiers motifs, sous le nom de A.M. Garthwaite afin d’éviter un refus dû à sa condition de femme.

Dessin de 1745 ©Victoria and Albert Museum London /5983.7

La plupart de ses dessins portent des mentions sur le type de tissu envisagé, les couleurs ou les fils à employer. Le nom du tisserand apparait aussi souvent. Il s’agissait bien d’une entreprise professionnelle et non de dessin « de femme désœuvrée ».

Dessin de 1741 ©Victoria and Albert Museum London / 5978.6
Dessin de 1752 ©Victoria and Albert Museum London / 5989.2
Dessin de 1744 ©Victoria and Albert Museum London / 5982.16
Dessin de 1745 ©Victoria and Albert Museum London / 5983.11
Robe de 1744 ©Victoria and Albert Museum London / CIRC.85.1951
Dessin de 1744 ©Victoria and Albert Museum London / 5982.13
Robe de 1749 avec les dessins d’A.M. Garthwaite © MET-2004.416
Dessin de 1742 pour M. Gobbe et Harri ©Victoria and Albert Museum London /5981.10A

C’est aussi la mode du Rococo, avec sa prédilection pour les motifs sinueux, pour les lignes courbes et asymétriques. On note aussi l’influence exotique avec quelques « chinoiseries » plus ou moins discrètes (une branche donnant naissance à divers types de fleurs par exemple).
Les Anglais empêchant les Américains d’accéder au marché français, c’est de Spitalfield que partent la plupart des tissus achetés par les Colonies (l’Indépendance des USA date de 1776). On retrouve ainsi souvent les dessins d’Anna Maria sur les portraits des riches américaines.

Anna Maria s’éteint en 1763, à l’âge de 75 ans.

Dessin de 1741 ©Victoria and Albert Museum London / 5979.6
Portrait de Mme Charles Willing, de Philadelphie, par Robert Feke, 1746 / Le tissu de la robe a été dessiné par Garthwaite

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante! Merci! Claire

Partager