Apprendre à broder – du 15ème au 20ème siècles

12/11/2020

Le Victoria and Albert Museum est une source extraordinaire pour l’histoire de la broderie. Non seulement chaque pièce est photographiée et disponible gratuitement depuis leur site, mais les historiens et chercheurs nous offrent régulièrement des informations de qualité sur leurs collections.

Article original en Anglais ici / The original article in English is here : https://www.vam.ac.uk/articles/embroidery-a-history-of-needlework-samplers
Traduction – Claire de Pourtalès

Notre collection inclue plus de 700 modèles de broderie, les plus anciens remontant au 15ème siècle. Ils offrent une vision fascinante de la pratique et de l’enseignement de cet important art domestique. Voici comment ces modèles nous révèlent les changements sociétaux et éducatifs à travers le temps, ainsi que leur rôle et format.

Le mot anglais “sampler” vient du Latin « exemplum » ou du vieux Français « essamplaire » qui signifie « exemple ». Avant l’introduction des dessins imprimés, les brodeuses et les dentelières (oui, nous mettons cet article au féminin !) avaient besoin de pouvoir se souvenir des points et dessins possibles. La solution était de créer un Modèle rassemblant les références personnelles de points, techniques, motifs et dessins que la brodeuse avait appris des autres pour les recréer sur de nouvelles pièces.

Modèle, brodeuse inconnue, 14-16ème siècle, Égypte / Code T.326-1921. © Victoria and Albert Museum, Londres

Ces “cahiers” ont été créés dans de nombreuses régions où se pratiquaient la broderie. Les exemples anciens ont rarement survécu, mais quand nous les avons encore, ils révèlent à la fois la grande maitrise des brodeuses et celle des enfants (dans beaucoup de cultures la maitrise des travaux d’aiguilles faisaient partie de l’éducation des petites filles).
Le modèle le plus ancien que nous ayons dans nos collections nous vient d’une tombe d’Égypte, et date probablement du 14-15ème siècles.

Modèle, brodeuse inconnue, 1500 – 1550, Allemagne / Code T.114-1956. © Victoria and Albert Museum, Londres

Les modèles du 16ème siècle
Les références trouvées dans la littérature contemporaine et les inventaires suggèrent que dans l’Angleterre des Tudor les modèles avaient une identité particulière formant un travail de référence. Une définition du dictionnaire Franco-anglais de John Palsgrave (1530) donne la définition du « sampler » comme étant un « exampler à partir duquel travaille une femme ». Le premier livre de modèles a été imprimé en Allemagne dès les années 1520, puis en Italie, en France et en Angleterre. Bien que ces livres soient de plus en plus accessibles, la plupart des brodeuses du 16ème siècle continuent à utiliser avant tout les exemplaires physiques de leur art pour inspiration et pour transmettre des connaissances spécifiques.
Les exemplaires que nous avons de cette époque sont très rares. La plus belle des pièces vient d’Allemagne, travaillée surtout avec des motifs religieux dans le style d’un des plus anciens livres de modèles imprimés (vers 1524-40). Elle devait sûrement décorer les nappes ou autres pièces en tissu d’une église.

Ce modèle italien est en soie brodée sur lin. Le motif de bordure reprend un dessin typique du 16ème siècle pour décorer les affaires personnelles et le linge de maison.
Modèle (détail), brodeuse inconnue, 16ème siècle, Italie / Code T.14-1931. © Victoria and Albert Museum, Londres

Nous avons ici l’un des tout premiers exemples offrant une date, 1598, et un nom, Jane Bostocke. Cette pièce sert à la fois pour référencer les points et les motifs et démontrer les talents de la brodeuse. La date de naissance d’une Alice Lee laisse supposer que Jane était au service de cette famille comme brodeuse, avec laquelle elle devait probablement vivre.

Modèle, Jane Bostocke, 1598, Angleterre / Code T.190-1960. © Victoria and Albert Museum, Londres

Les modèles du 17ème siècle
Pendant ce siècle, les modèles anglais deviennent de moins en moins personnels et perdent leur fonction de références pour devenir des travaux à l’usage de l’éducation des filles. On retrouve généralement 2 types d’exercices : le « modèle libre » avec des motifs librement disposés sur le tissu, ou le « modèle en bandes » où les motifs sont brodés ligne par ligne. Le modèle libre fait encore penser au modèle de référence des années précédentes, offrant des idées venant de livres comme celui de Richard Shorlerker, Une École pour l’aiguille, 1624, dans lequel il conseille de broder « toutes sortes de motifs comme des fleurs, des oiseaux et des poissons. » L’un de ces modèles libres se trouve dans notre collection, datant de 1625-50.

Modèle, brodeuse inconnue, 1625 – 50, Angleterre / Code 1625-1650. © Victoria and Albert Museum, Londres

A partir de 1630 les modèles en bandes suivent de plus en plus un schéma typique. Des bandes du même motif sont répétée les unes après les autres, brodées au fil de soie. Parfois un motif humain ou floral y est ajouté. Le modèle le plus ancien que nous ayons date de 1633. Il a été brodé par Mildred Mayow. Nous y trouvons l’influence d’un professeur ou d’une école car deux autres versions très similaires existent. La composition en bande, les marques faites en décousant et la variété des points et des motifs, montrent clairement l’utilisation de plus en plus fréquente du Sampler / Modèle comme outil d’enseignement.

Modèle (détail), Mildred Mayow, 1633, Angleterre / CodeT.194-1927. © Victoria and Albert Museum, Londres

Les connaissances de couture étaient importantes pour la future jeune femme, responsable de son foyer. Elle s’occupait des vêtements et du linge de la famille. Les Alphabets permettaient aux filles d’apprendre à broder les noms sur le linge (quand le linge et les vêtements étaient lavés en dehors de la maison, il était important qu’ils soient chiffrés pour être rendus au bon propriétaire). L’apprentissage des motifs et des dessins de bordure permettait aussi de décorer les vêtements et le linge de maison.

Nous avons un ensemble de broderies réalisées par Martha Edlin qui montre la progression de la jeune fille. Le premier Modèle date de 1668, Martha a 8 ans. Le suivant date de 1669 – on y voit que les motifs sont plus sophistiqués et demandent une plus grande maitrise technique – comme les jours et la dentelle à l’aiguille.
En 1671 elle réalise une boîte formée de panneaux complexes (les filles riches utilisaient ces boîtes pour enfermer leurs possessions personnelles), puis une boîte à bijoux en 1673 et une série d’autres objets que vous trouvez dans nos collections. Martha datait toujours ces travaux, peut-être pour marquer leur importance dans la maîtrise d’une nouvelle technique pendant son éducation.

Modèle (détail), Martha Edlin (8 ans), 1668, Angleterre / Code T.433-1990. © Victoria and Albert Museum, Londres
Modèle (détail), Martha Edlin (9 ans), 1669, Angleterre / Code T.434-1990. © Victoria and Albert Museum, Londres

Beaucoup de ces motifs du 17ème siècle sont des versions – modifiées par répétitions et adaptation – des ceux que l’on trouve dans les livres de modèles du siècle précédent. Ceci suggère une forte continuité dans le goût pour les dessins traditionnels.
L’un de ces motifs les plus étranges est une petite figure qui est connue sous le nom du « boxer » parmi les collectionneurs du 19ème siècle. Le personnage a toujours un bras levé, comme s’il s’apprêtait à se battre. A l’origine il s’agissait d’un amant offrant des fleurs à son aimée. Les premiers exemplaires datent du 16ème siècle, mais on continue à le retrouver dans les modèles du 17ème et du 18ème.

Modèle (détail montrant la figure du “boxer”), brodeuse inconnue, 1660, Angleterre / Code T.217-1970. © Victoria and Albert Museum, Londres

Les modèles du 18ème siècle
Le format typique des modèles anglais évolue au 18ème siècle vers un carré portant diverses techniques de travaux à l’aiguille. Le résultat pouvait être encadré et accroché sur un mur, comme une peinture ou une gravure, au lieu de rester enroulé au fond d’un tiroir. On a toujours les bandes de motifs répétitifs, les alphabets auxquels s’ajoutent des motifs pour bordures, des dessins simplifiés, des versets moraux ou religieux. A partir de la moitié du 18ème siècle, le motif de la maison et de son jardin, souvent personnalisé avec des détails locaux comme un moulin ou un pigeonnier, devient le sujet favori.

Modèle, Mary Ann Body, 1789, Angleterre / Code T.292-1916. © Victoria and Albert Museum, Londres

A mesure que les années passent, le modèle se fait de plus en plus sur un tissu de laine de préférence au lin. Une surface de laine offre plus de possibilité pour des points plus simples, comme le demi-point ou le point de croix, de plus en plus à la mode. Le lin reste cependant le support préféré pour des techniques particulières comme le Hollie Point, un point de dentelle à l’aiguille. Avec ce point, basé sur le point de feston, des dessins ou des lettres sont délicatement brodés. Cette technique très avancée servait à décorer les vêtements des bébés et devient très à la mode dans la seconde moitié du 18ème siècle.

Ensemble pour bébé brodé avec la technique du Hollie Point, brodeuse inconnue, 1776, Angleterre / Code 146 to D-1907. © Victoria and Albert Museum, Londres

Les modèles qui montrent l’habilité de la brodeuse à réaliser des reprises montrent aussi l’utilité de ces travaux. Une pièce d’Eliza Broadhead, une élève de la Quaker School à Ackworth dans le Yorkhire en 1785, est une démonstration d’un savoir-faire très pratique pour sa vie future. Ces techniques lui permettront tout simplement de réparer les vêtements de sa famille et du linge de sa maison.
Ce type de modèle de reprise était aussi très en vogue aux Pays-Bas, mais montraient un degré d’élaboration beaucoup plus élevé que les modèles anglais. Ils étaient aussi beaucoup plus souvent signés, comme celui réalisé par Gerarda Gerritsen de Middelburg en 1763, à l’âge de 13 ans.

Modèle, Eliza Broadhead, 1785, Angleterre / Code T.731-1997. © Victoria and Albert Museum, Londres
Modèle, Gerarda Gerritson, 1763, Pays-Bas / Code T.186-1921. © Victoria and Albert Museum, Londres

La géographie devient un sujet tout à fait acceptable pour exprimer à la fois les connaissances scolaires et les talents à l’aiguille. Les élèves et le professeur dessinaient la carte sur un tissu avant de la broder. Ces motifs devinrent si populaires que des versions « prêtes à broder » imprimées sur le tissu ont été développées pour la vente. Ces modèles de cartes permettaient aux filles non seulement de montrer leurs connaissances de la géographie de l’Angleterre et de l’Europe mais aussi du monde entier – voir du système solaire.

Le Monde, modèle, brodeuse inconnue, fin 18ème siècle, Angleterre / Code T.44-1951. © Victoria and Albert Museum, Londres
Le Système solaire, modèle, brodeuse inconnue, 1811, Angleterre / Code T.92-1939. © Victoria and Albert Museum, Londres

Parfois ce type de modèle géographique était bien plus modeste. Par exemple, un modèle réalisé par une brodeuse inconnue en 1790 relate très précisément les champs entourant la « Ferme dite des Arnold », une propriété en Essex.

La ferme dite des Arnold, modèle, brodeuse inconnue, vers 1790, Angleterre / Code T.65-1954. © Victoria and Albert Museum, Londres

Les modèles du 19ème siècle
Au tournant du siècle, la standardisation des modèles, leur simplicité aussi devient si grande que les modèles plus élaborés, plus imaginatifs sortent facilement du lot. Nous avons 2 modèles réalisés par les sœurs Mary et Elizabeth Richards autour de 1800 qui montrent suffisamment de ressemblances pour suggérer une éducation commune.

Modèle, Mary Ann Richards, 1800, Angleterre / Code T.96-1939. © Victoria and Albert Museum, Londres
Modèle, Elizabeth Jane Richards, 1800, Angleterre / Code T.97-1939. © Victoria and Albert Museum, Londres

Un autre “modèle” (ou Exercice) tout à fait unique est un texte de type confessionnel réalisée par l’adolescente Elizabeth Parker vers 1830, qui travaillait alors comme aide-infirmière. Elle y raconte ce qu’elle perçoit de ses faiblesses et fautes, de la cruauté de ses employeurs, de son plan heureusement manqué pour se suicider – elle décèdera en 1889 à 76 ans.

Broderie d’Elizabeth Parker, vers 1830, Angleterre / Code T.6-1956. © Victoria and Albert Museum, Londres

Les textes moraux ou religieux – normalement beaucoup moins personnels que celui de Mlle Parker – continuent d’être un motif récurent dans la première partie du 19ème siècle. Apparus en Angleterre au milieu du 17ème siècle, ces phrases pieuses ou morales sont de plus en plus souvent le motif central des modèles autrement très simples de l’ère victorienne. Ce type d’arrangement était aussi le choix favori des colons européens partis en Amérique. Leur profond sens d’appartenir à un mouvement religieux les aidait à braver les éléments du nouveau pays et les difficultés de la vie de pionniers.

Une pièce un peu plus sophistiquée, brodée par E. Pratt, en 1886 alors qu’elle était à la Nouvelle École pour Orphelins de Ashley Down, Bristol, nous montre qu’à cette époque les modèles étaient utilisés dans toutes les classes sociales pour l’éducation des filles.

Modèle, E. Pratt, 1886, Angleterre / Code B.547-2016. © Victoria and Albert Museum, Londres

A partir du 19ème siècle, en Angleterre, presque tous les Modèles sont des exercices d’école brodés au point de croix. Cependant, ailleurs en Europe ce n’était pas le cas comme le montre plusieurs exemples de notre collection. Là, les modèles sont souvent restés des pièces de référence, comme la broderie travaillée au coton noir selon la mode de la région du Vierlande, au nord de l’Allemagne. De Suède, province de Skåne, vient un modèle de fils tirés et coupés datant de 1863. Un ensemble de modèles à fils tirés a été acheté neuf par l’école Gewerbeschule für Mädchen de Hambourg en 1885. D’autres modèles achetés en Turquie ou au Maroc avec des motifs détachés pour décorer des vêtements et linge de maison nous rappellent la première fonction des modèles anglais comme collection de motifs et de techniques.

Modèle, brodeuse inconnue, 19ème siècle, Maroc / Code T.35-1933. © Victoria and Albert Museum, Londres
Modèle, brodeuse inconnue, 19ème siècle, Turquie / Code T.328-1921. © Victoria and Albert Museum, Londres

A partir du milieu du 19ème siècle, les modèles sont de plus en plus réalisés par des brodeuses professionnelles à l’intention des amatrices. Notre collection contient un grand nombre de pièces réalisées par Sarah Bland (voir l’article en Français ici), une artiste bien connue pour ses dessins de broderie et pour les avoir partagés avec d’autres famille de la classe moyenne. Ses exercices reposent avant tout sur la technique du demi-point (ou canevas) de Berlin, typique du 19ème siècle. Ils étaient utilisés pour décorer les fauteuils et autres meubles d’intérieur.

Modèle, Sarah Bland, moitié du 19ème siècle, Angleterre / Code T.240-1967. © Victoria and Albert Museum, Londres

Les modèles du 20ème siècle
Les difficultés de la Première Guerre Mondiale ont contribué au lent déclin de l’utilisation des Modèles. Cependant, des guildes et des écoles d’art, ainsi que des personnes privées ont continué à garder ces techniques vivantes. Le Victoria and Albert Museum faisait partie de ce mouvement et a chargé Louisa Pesel, une brodeuse bien connue, de faire une série de modèles pour documenter les points historiques anglais. Ces modèles ont servi au Musée comme support d’enseignement, puis ont rejoint nos collections comme objets d’importance selon leur propre mérite.
Le V&A possède aussi de nombreux exemples brodés par Grace Christie. C’est l’une des brodeuses les plus connue du 20ème siècle. Elle enseigna à l’École Centrale des Arts appliqués, devenu ensuite Le Collège Royal des Arts, et publia en 1920 un livre d’importance sur les Modèles et Points. Plusieurs pièces photographiées pour ce livre ont ensuite été donnée au V&A dans les années 1950 et forme l’essentiel de notre collection de modèles pour le 20ème siècle.
Ces dernières décennies ont vu une renaissance de l’intérêts pour la broderie, et les modèles historiques continuent à inspirer et à instruire les artistes d’aujourd’hui.

En cliquant ici, vous pouvez accéder à nos modèles téléchargeables en libre accès inspirés de notre magnifique collection de motifs mexicains.

Modèle (détail), Louisa Pesel, 1910 – 11, Angleterre / Code T.274-1913 © Victoria and Albert Museum, Londres

Les photos des deux modèles de Barbara Dawson sont protégées mais vous pouvez les voir en cliquant ici. Et ici pour une seconde image.

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante! Merci! Claire

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