La vie d’artiste sous Covid 19

14/04/2020

Que nous vivions en France, en Russie, en Allemagne, en Suède, les semaines de confinement s’allongent et s’allongent encore. Une réalité qui a souvent un impact professionnel lourd pour nos artistes. Pour faire connaitre ce quotidien particulier, j’ai proposé à plusieurs artistes de répondre à une petite série de questions.
Onze d’entre eux ont joué le jeu – voici « La vie d’artiste sous Covid 19. »

 


Ce qui ressort de ces entretiens, c’est que la vie d’artiste brodeur est souvent solitaire et sédentaire, ce qu’Ulla-Stina résume très bien : « Mon studio est chez moi et j’adore y être. C’est mon quotidien habituel et cela n’a pas d’importance si on est lundi ou samedi. »

Ulla-Stina Wikander, End of discussion © Ulla-Stina Wikander
Nods – Broderie et confinement, mon coin de travail à la maison © Estelle Delphin Lobel

Curieusement, certains artistes trouvent ces semaines peu créatives – peut-être trop d’inquiétudes. Masha a des idées mais n’arrive pas à les mettre en œuvre. Lada essaie de ne pas trop réfléchir (« A chaque jour suffit sa peine ») et n’a « rien produit depuis le début ». Isobel a du mal à se concentrer alors même qu’elle a l’habitude de travailler chez elle, seule. L’énergie est souvent en berne, comme en attente. Quant à  Amina, si les idées sont là, son inquiétude face à l’avenir ne l’incite pas à entreprendre de longs projets. Son carnet se rempli de notes, « en attendant ».
Pour Estelle, le temps s’est trouvé « rétréci, racorni, fragmenté » par toutes les tâches supplémentaires (cuisine pour une famille de 5 deux fois par jour, suivi des devoirs, découverte des outils informatiques jusque-là ignorés, etc.). Comme elle n’a pas internet à son atelier, Estelle doit donc gérer son site depuis la maison et doit se trouver « un coin » : « J’ai eu l’impression d’avoir été aspirée par la maison. »

Amina K / Stitch Floral (Russie)
« Je suis une brodeuse et une bloggeuse. Je vis en vendant des modèles sous format PDF et je donne des cours de broderie. Le tout en ligne. »

Son site ; Instagram ; Shop ; Modèle Henné d’or ; Modèle Rhodochrosite ; Modèle Rose d’ambre
Masah Reprintseva / MyrtusWorkshop (Russie)
« La broderie est présente partout dans ma vie. Il y a 2 mois j’ai arrêté un travail dans une école pour me consacrer entièrement à la broderie… mauvais timing ! »
Son site ; InstagramModèle Blanche Antiquité

Quand la peur du lendemain ne les touche pas dans leur travail, elle peut les toucher émotionnellement : « J’ai peur que mon mari perde son entreprise, je suis inquiète pour mes filles qui ont des examens importants très prochainement… » (Pauline) « C’est surtout pour mon mari qui a des problèmes de santé que je m’inquiète. Et pour mes parents qui, passés 90 ans, n’ont pas le droit de se voir ! (Ulla-Stina)

Pour Anne, atteinte de sclérose en plaque, le confinement est malheureusement une réalité quotidienne depuis 3 ans. Elle continue à broder et à dessiner et espère ne pas être contaminée – ce qui serait tragique vu sa situation.

Anne Bernasconi – Mains au travail  © Anne Bernasconi
Anne Bernasconi (France)
Artiste brodeuse : « Je brode ou je dessine 365 jours par an. »

Son Portrait ; Instagram
Pauline Texidor (France)
Artiste brodeuse. « Je brode 4 à 6 heures par jours ! »
InstagramModèle Bouquet tatoué (et version anglaise) ; Modèle Fleur de Lotus (et version anglaise)  
Masha Reprintseva dans son atelier © Masha Reprintseva

L’impact économique
L’impact économique est évidemment beaucoup plus fort pour ceux qui vivent exclusivement de leur art. Pour certains, comme Masha ou Jessica, c’est une catastrophe et il faut très rapidement chercher une solution économique. « C’est un cauchemar apocalyptique. Je ne sais pas comment je vais nourrir ma famille. » (Masha)
Estelle : « J’avoue qu’aujourd’hui, je ne suis pas vraiment optimiste pour la pérennité de mon activité. »

Coline Bavois / Desperateneedle (France)
« Je suis costumière et brodeuse. »
Instagram ; Son Portrait (et version anglaise); Modèle Broches sous-marines ; Modèle Corail Blanc (et version anglaise)

Lada Neoberdina (Russe habitant en France)
Artiste brodeuse
Instagram ; Son site ; Son Portrait ; Exposition à Roubaix 

Tous sont touchés – notamment par la fermeture des expositions et salons prévus. Lada avait organisé une magnifique exposition à Roubaix dont nous avons parlé sur ce site – exposition annulée ou mise en veilleuse, avec tout ce que cela signifie d’effort, de créativité, d’engagement pour rien. Ulla-Stina a travaillé des mois à son exposition prévue le 4 avril. Tout est remis à l’année prochaine – si c’est encore possible.
Pour Isobel, ce sont deux expositions annulées, pour Jessica plusieurs cours prévus. Tant de sources de revenus annulés. Comme le dit Ingo « Moins de revenus c’est aussi moins de moyens pour les projets futurs. »

Jessica Grimm © dr Jessica Grimm
Isobel Currie (Angleterre)
Artiste brodeuse anglaise : « Ma broderie est au cœur de ma vie. »
Son Site ; Instagram ; Son Portrait 
Jessica Grimm (Hollandaise habitant en Allemagne)
Artiste brodeuse, enseignante et bloggeuse
Son portrait ; Son blog ; Ses cours ; Sa FlossTube Channel ; Traduction d’un de ses articles ; Modèle Bonhomme Hiver

Pour Estelle, c’est plus compliqué. Elle se sent mal à l’aise avec les canaux virtuels qui demandent une grande disponibilité. Selon elle, ses clients sont « séduits par la texture, par les nuances de couleurs. Malgré un travail sur les visuels lorsque je mets certaines pièces « en ligne », il m’est très difficile de faire transparaître cette qualité par les photos. »

D’autres sont moins touchés car ils ont un autre travail (Ingo est professeur d’Allemand et peut donner des cours en visioconférence ; Amina vend des cours et des modèles de broderie en ligne, etc.) mais leur petite entreprise, déjà fragile sur un marché réduit, risque de ne pas se remettre de cette crise.

Ingo Weisbarth (Allemand vivant en France)
« J’enseigne l’allemand, et la broderie me donne l’énergie et l’équilibre pour le faire au mieux. Je brode tous les jours et j’ai publié des livres sur des techniques différentes. »
Son site ; Instagram ; ses livres: La Broderie suédoise; La Broderie noire réinventée ; Modèle Cube en Blackwork ; Modèle Neuf Coeurs ; Modèle Planche de broderie ; Modèle Fleurs de rubans 
Ulla-Stina Wikander (Suède)
Artiste brodeuse : « Mon travail signifie tout pour moi ! »
Son site ; Instagram ; Son Portrait

Une autre créativité
Mais c’est aussi une période qui offre une possibilité de réflexion et de création. Après les premières semaines, les artistes se mettent à créer autrement. « C’est un temps pour imaginer des solutions nouvelles, pour créer à partir de presque rien, pour voir comment vivre hors de notre zone de confort. » (Masha) « J’ai beaucoup de matériel à la maison mais s’il vient à en manquer, ça sera l’occasion d’essayer autre chose et peut-être que ça sera créatif au final. » (Isobel)
Lada a un regard plus ironique : « L’art est devenu un secours, un moyen de « passer le temps. J’ai l’impression que les artistes doivent amuser, motiver la Nation pendant une période rude ».

Coline Bavois © Coline Bavois
Page d’accueil du site d’Amina K / Stitch Floral

Ingo et Ulla-Stina prennent le temps de ranger leur atelier – et découvrent d’anciens projets qui peuvent être la base de nouvelles créations. « J’ai retrouvé des croquis réalisés à la main. J’ai le temps de les retravailler à l’ordinateur maintenant. Ça pourra servir à l’avenir ! » (Ingo) « J’ai vécu toutes ces dernières années dans le stress des deadlines. Maintenant je peux prendre mon temps. J’ai aussi gagné en liberté, car je ne sais pas où on va et je peux laisser mon imagination prendre le pas. » (Ulla-Stina).

Jessica a mis au point deux projets : une série de mini-conférences sur l’art de la broderie au Moyen-Âge (FlossChanel) et un soutien pour les brodeurs via Skype.
Coline travaille à améliorer sa posture – mise à mal par les heures penchée sur son travail !

Le temps de confinement change aussi la donne. Quand on parle de 4 semaines, on commence à organiser des salons et des expositions en juin. Mais quand ces semaines à la maison se poursuivent, la peur se fait sentir. « La multiplication des événements, concentrés entre septembre et décembre ne vont-ils pas lassés le public ? Sera-t-il au rendez-vous ? Qui aura envie d’acheter ? Quelle proportion de la population aura encore le pouvoir d’achat pour de l’artisanat d’art ? Les gens ne vont-ils pas éviter les lieux de rassemblement ? » (Estelle).

Pour la plupart, broder est un moyen de rester connecter, un espace thérapeutique pour « rester sain ». Mais ce n’est pas toujours possible comme le dit Masha : « J’avais commencé à acheter du matériel pour un projet mais je ne peux plus rien obtenir. Tout est en attente. Les prix ont même augmenté ! »

Pauline Texidor – compte Instagram

Face à l’avenir il y a une attente pour que la crise réveille les consciences : « J’espère que cette crise va nous apprendre quelque chose. Pouvons-nous trouver de nouvelles manières de vivre pour offrir à tous un environnement sain, en équilibre avec la Terre ? » (Jessica) « J’espère que nous apprendrons quelque chose de tout ça. Nous prenons tant de chose pour acquise, comme notre liberté de mouvement, ou de pouvoir faire ce que nous voulons quand nous le voulons. Peut-être est-il temps de se calmer, de prendre plus de temps pour faire les choses, pour apprendre à jouer d’un instrument, à parler une autre langue. » (Ulla-Stina)

Ulla-Stina Wikander – Travail en cours © Ulla-Stina Wikander

Et demain ?
Mais l’avenir à court terme fait souvent peur : « Tout est suspendu, il est impossible de se projeter. Je me demande vraiment comment les choses vont reprendre : vite ou progressivement ? Dans le domaine de l’art (création de costumes), est-ce qu’il y aura du travail immédiatement ? » (Coline) « A court terme j’ai peur que toutes mes économies ne se soient envolées d’ici la fin de la crise et je ne sais pas si le gouvernement va nous aider. » (Jessica). « Il se peut que beaucoup de lieux liés aux arts aient du mal à reprendre : galeries, musées, petites entreprises d’artisanat et d’art… Sans aide extérieur j’ai peur pour elles. » (Isobel).

Nods – Travail en cours © Estelle Delphin Lobel
Estelle Delphin Lobel / Nod’s in France
Artiste brodeuse : « Pour moi la broderie, c’est dès le matin et jusque tard le soir parfois. »
Son site ; Instagram ; Son Portrait 
Ingo Weisbarth à son ordinateur © Ingo Weisbarth

Enfin, il y a les fruits positifs de la crise : « J’ai confiance dans nos scientifiques. Ils vont trouver un remède. Il ne faut pas laisser la peur nous dominer. Je suis les nouvelles sur les médias français et allemand – c’est intéressant de voir ce qui est mis en avant chez les uns et les autres. Ça me donne une bonne perspective ! L’amitié, la famille me donne l’énergie d’aller de l’avant. » (Ingo) « Peut-être qu’après ce temps de confinement, beaucoup de gens auront retrouvé le plaisir de créer ? » (Isobel) « Cette crise m’a montré que je vivais dans le stress permanent. J’apprends à vivre plus calmement. » (Jessica) « Peut-être la reprise sera-t-elle un tremplin pour de nouvelles choses ? » (Coline)

L’optimisme est aussi nécessaire, même (ou surtout) dans les situations les plus fragiles : « Je continue d’imaginer de nouvelles pièces pour un futur très proche je l’espère. » (Estelle)

Et pendant ce temps, Lada commence à voir des points de croix partout… !

Jeux d’ombres et points de croix… et mur pixilisé! © Lada Neoberdina

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante! Merci! Claire

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