La broderie de l’Arctique

22/09/2019

En Alaska, les Premiers Peuples pratiquaient aussi la broderie. Le musée d’Anchorage (Smithsonian Institute) possède plusieurs magnifiques exemples de ces broderies, le plus souvent réalisées en perles. Petite découverte…

Dans le Nord, avant l’arrivée des Européens, les tissus étaient composés de peaux d’animaux variés. Les usages, les différences régionales, les techniques pour obtenir une souplesse plus ou moins grande changent aussi beaucoup d’une région à l’autre, dans ces territoires si vastes. Pour des raisons de limitation de droits d’auteurs, je me suis focalisée sur la région du Athabascan (la plus vaste), avec une exception (Sugpiaq, au sud).

Alaska Studies Center – https://alaska.si.edu/cultures.asp

Les tuniques
Cette robe porte le nom de ch’adhah ik, ou Robe de peau. Elle mesure 1 m 14 de long et provient de la région de la rivière Yukon, dans l’Athabascan.

Elle est réalisée en peau de caribou finement tannée, légèrement fumée. Elle est décorée de « perles » en épines de porc épic (k’uh). Les longues épines de ces animaux sont d’abord nettoyées, puis classées par taille. Elles sont ensuite trempées dans de l’eau pour les ramollir, puis une à une elles sont aplaties du bout des doigts. Ces épines plates sont ensuite placées sur la peau à décorer et couchées avec un fil selon le dessin désiré. Les épines peuvent être teintes. (voir les vidéos).

National Museum of Natural History collection, E002030

Cette tunique a été offerte par Bernard Ross, un trappeur, à la Hudson’s Bay Company dans les années 1850. A cette époque, le commerce des perles était encore rare et les décors se faisaient avec des épines de porc épics teintes. On voit ici quelques rares perles bleues et rouges sur les franges, qui sont aussi enroulées d’épines aplaties.Les tuniques de cette forme (découpe sans capuche, aux longues franges, portant un décor coloré sur la poitrine) étaient régulièrement portées par les hommes et les femmes dans les années 1850-60. « A l’époque, les gens aimaient s’habiller avec de beaux vêtements. Ils en prenaient grand soin, les protégeant dans des sacs en peau de caribou. » (Trimble Gilbert, 2004). Un explorateur russe, Lavrentiy Zagoskin, note aussi en 1844 : « Les peuples du Athabascan sont passionnés de parures et de couleurs brillantes. »

Tunique d’homme, Rivière Innoko, Athabascan, Alaska. Longueur 1 m 28, procurée en 1882.
Réalisée en peau d’élan fumée, cette tunique porte un décor de perles particulièrement fines. Les premières perles apportées par la Huston’s Bay Company étaient très petites (taille 14 voir 16). Plus tard, des perles plus grosses ont fait le voyage et ont peu à peu remplacé les petites perles et les épines de porc épic.
Vers 1877-81, le collectionneur Edward W. Nelson a pris une photo de l’homme qui portait cette même tunique, avant son acquisition.
A noter les bords des manches et du col, réalisés en coton – une matière alors très rare, et donc précieuse dans ces régions.

National Museum of Natural History collection, E064278

Ensemble se composant d’une tunique, d’une capuche, de bottes, de gants et d’un fourreau pour couteau.
Longueur de la tunique, 1 m 41.
Ce magnifique ensemble était porté lors des cérémonies de l’été. Il est réalisé en peau de caribou très souple. Les tuniques pour les hommes descendaient jusqu’aux genoux, les bords étant généralement pointus au centre. Les femmes portaient des tuniques plus longues, avec un bord droit. Cet ensemble a pu être porté par une jeune fille, pendant sa période d’exclusion (lors de la puberté).
Cet exemple montre clairement le passage de l’utilisation des épines à l’usage des perles. Le dessin reste le même, mais les matériaux ont définitivement changé.

National Museum of the American Indian collection, 151481_000

Les moufles

Les moufles (gets’) étaient aussi décorées dans la même tradition – épines de porc épic puis perles à partir des années 1860.
La paire que nous voyons ici est entièrement décorée d’épines. Elle mesure 32,5 cm de long. Le lien entre les moufles est aussi recouvert de ces épines aplaties et cousues les unes aux autres. Ces moufles sont cousues dans une peau de caribou et viennent de la région de la Copper River. Elles sont assez simples, prévues pour l’été. Elles ont été récupérées dans les années 1870, au moment où les épines étaient peu à peu remplacées par les perles.

National Museum of Natural History collection, E072842
National Museum of the American Indian collection, 161647_000

Moufles en peau d’élan (37 cm de long), spécialement conçues pour le grand froid du nord de la province d’Athabascan : « La fourrure des poignets est très utile pour réchauffer le visage quand le vent souffle. » (Trimble Gilbert, 2004)
L’intérieur peut être recouvert de fourrure de lapin ou de poils de caribou. Les poignets sont larges pour pouvoir accueillir les manches de la parka.
Le décor de motifs floraux est réalisé en perles de verre et en perles métalliques. Ces moufles ont été acquises en 1928. A cette époque, la tradition des décors en épines avait complètement disparue.

Les chaussures (mocassin, ou kwaiitrygh ch’ok)

« Noël (Petit Jour) et Nouvel An (Grand Jour) approchent – chaque mère est occupée à coudre des mocassins décorés de perles pour ses enfants, son mari et elle-même pour les fêtes. Quelle magnifique collection de souliers lors des danses indiennes ! La tradition voulait que chaque membre de votre famille reçoive une nouvelle paire de mocassins brodés de perles, que vous ayez 12 enfants ou un seul. » (Eunice Carney, 1997)

National Museum of the American Indian collection, 059549_000

Cette paire de mocassins (26 cm de long) a des bouts pointus, un lien en cuir autour des chevilles et un rabat en laine noire. Le décor est entièrement réalisé en perles de verre, avec quelques perles métalliques au milieu de chaque fleur. Les motifs ont d’abord été dessiné puis les perles ont été cousues en utilisant du fil de nylon, du fil dentaire ou des tendons. Ces mocassins étaient portés lors de cérémonies, de danses ou de festivals et à l’occasion de la naissance d’un enfant.Les mocassins étaient cousus à partir de la peau de caribou ou d’élan.

Ces mocassins ont été achetés en 1895, sur la côte Sud, alors que le style de ces souliers (à bouts carrés) indique une provenance plus centrale. Les liens entre les tribus étaient ainsi évidents, les uns adoptant les chants des autres, les autres choisissant les « modes vestimentaires » des uns. L’intérieur de ces mocassins, en laine noire, est aussi issue des échanges commerciaux de plus en plus fréquents : « Ces peuples aimaient les longues cérémonies, et prendre le temps de se connaitre (D’où viens-tu ? Qui es-tu ? De quel clan es-tu ? etc.) avant de commencer leurs échanges commerciaux. » Clarence Jackson, 2005.
Ces mocassins servaient lors des danses cérémoniales et leur décor est entièrement réalisé en perles de verre.

National Museum of the American Indian collection, 059549_000

Les vêtements n’étaient pas les seuls objets à être décorés. Nous avons encore ici un sac de couture et une couverture pour chien.

Ce sac à couture (Kakiwik) vient de la région de Sugpiaq, au sud de la région d’Athabascan. Il mesure 39 cm de haut et a été acheté en 1882.
« Ils avaient de petites poches pour mettre les fils de tendons. Vous aviez aussi des aiguilles en ivoire, du fil, des tendons de baleines, etc. Les femmes le portaient partout où elles allaient, comme un sac à main. Ma mère, ma grand-mère les portaient tout le temps. » Lucille Antowock Davis, 1997.
Les kakiwik se devaient de démontrer l’habilité de sa propriétaire. Le sac avait un rabat peint en noir, bordé de peau de phoque. Le décor est fait d’appliqués en peau d’œsophage teintée, de poils de caribou et de rangs de petites boucles de laine. Il pouvait être enroulé et fermé par un lien en cuir. Outre les aiguilles d’ivoire, il y en avait en os d’oiseaux, ou même en cuivre.

National Museum of Natural History collection, E072497

Une couverture pour chien (tgjj ts’at)
Au cours du 19ème siècle, avec l’arrivée de nouveaux produits comme la laine, le coton et les perles de verre, les hommes commencèrent à orner leurs chiens de traineaux de magnifiques couvertures abondamment décorées. Les couvertures étaient décorées d’un côté de petites perles de rocailles et de l’autre, d’appliqués de tresses de coton. Les chiens portaient aussi des « bois » ornés de petites cloches, de rubans et de queues de renard. Les hommes n’ « habillaient » leurs chiens qu’à faible distance du lieu de rendez-vous. Les couleurs des couvertures et le son des cloches donnaient grand air au propriétaire des chiens à son arrivée lors d’un festival, d’un mariage ou du Nouvel An. Sur la couverture que nous avons ici, on peut aussi voir des grelots et une abondance de laine et de coton, suggérant que son propriétaire devait être un grand chef ou un homme assez riche. On retrouve le même style de décors de perles de verre et de perles métalliques vu sur les mocassins ci-dessus.

National Museum of the American Indian collection, 161665_000

Un immense merci à Aron Crowell (Directeur de l’Arctic Studies Center) et Dawn Biddison (Assistante au Arctic Studies Center) pour leur aide – sans eux, je n’aurai pas pu avoir ces photos rares à partager !
Toutes les photos sont sous copyright et ne peuvent pas être copiées sans une demande écrite au Smithsonian Institute.

Ces informations ont été traduites du site : Alaska Native Collection, un site offrant une magnifique plongée dans un univers peu connu.

Partager