La Broderie Japonaise

20/05/2019

Histoire

C’est au VIème siècle de notre ère que la broderie arrive sur les rives du Japon, par des objets bouddhistes brodés venant de Chine via la Corée.

Durant le siècle suivant (Période Nara, 645-794) les techniques, les motifs, les couleurs évoluent vers un style différent, plus « japonais ».
En 756 l’empereur Shomu décide d’utiliser un Shoso (grange à riz) pour entreposer son trésor. L’humble Shoso devient ainsi le premier « musée » du monde, ou Shoso-in. Les empereurs suivants agrandiront cette collection (fermée aux yeux du public pendant des siècles). On y a retrouvé des broderies de l’époque Nara, réalisées en fils non moulinés. Le point le plus fréquent évoque le passé plat actuel.

En 794, la cour d’installe à Kyoto et la broderie commence à être utilisée pour orner les vêtements impériaux (Période Heian, 794-1185).

Pendant la période suivante (Kamakura, 1185-1333), la broderie retourne à son origine et décore les objets pieux. Les Kesas se développent autour des temples bouddhistes (voir article sur ce site : https://www.letempsdebroder.com/articles/le-vetement-brode-un-objet-de-protection/). Ces longs manteaux rapiécés portés à l’origine par les moines dans une volonté de renoncement, se parent de plus en plus de riches broderies, trésors offerts par les fidèles pour obtenir des gains spirituels.

Broderie et crédit photo: Cécilia Roger

A la période suivante (Muromachi, 1392-1568), c’est au tour des costumes de danse (Bugaku) d’être brodés, avec le développement du point watashi-nui, ou sorte de point lancé assez souple.
Peu à peu la broderie envahit tout le vêtement (Période Azuchi-Momoyama, 1568-1600), ainsi que les célèbres costumes du théâtre Nô. C’est à cette époque que l’on met au point la technique Surihaku : de la colle est posée sur le tissu de soie, puis de très fines feuilles d’or sont collées dessus. Le trop plein est ensuite brossé.
La période Edo (1600-1868) voit la société se hiérarchiser de manière très nette. Interdiction formelle pour les « basses classes » de porter des kimonos brodés. Chaque classe doit s’habiller selon des règles strictes. Pendant cette période, les goûts changent selon un rythme cyclique : tantôt la préférence va vers des motifs très petits (paysages minuscules), tantôt, vers des motifs très denses, réalistes. Une nouvelle technique voit le jour : le sunui, ou lignes fines influencées par la calligraphie, réalisées avec une gamme de couleurs réduite sur un fond monochrome. Au XIXème siècle, les brodeurs mélangent les techniques : broderie de soie, de fils métalliques, de dessins au pochoir, etc.

Broderie (détail) et crédit photo: Cecilia Roger

C’est au XIXème siècle (Période Meiji, 1868-1912) que se développe ce qui est connu sous le nom de Broderie Japonaise dans le monde. L’ouverture vers l’Occident permet l’importation de nouvelles techniques et la broderie jusque-là appelée Nui (couture) trouve son nom propre : Shishu.
A cette époque, de grands changements ont lieu : le Japon cesse d’être une société féodale et le bouddhisme est confronté à un fort mouvement de rejet. Ces évènements provoquent la fin des grandes commandes de broderies et les artistes (aidés par des marchands de plus en plus riches) se tournent alors vers un nouveau public, très demandeur : l’Occident. La broderie prend son indépendance par rapport aux motifs et couleurs traditionnels. Elle est utilisée pour « elle-même », sous forme de tableaux, de paravents, de rideaux, et nappes, qui partent décorer les maisons de l’Europe et de l’Amérique du Nord.
En même temps, la broderie véhicule les valeurs essentielles du Japon à cet Occident qui les découvre. Elle devient même une sorte de monnaie d’échange dans les relations diplomatiques, tant sa valeur est appréciée.

Aujourd’hui, les machines peuvent réaliser des broderies denses et riches. Mais celles-ci doivent être exécutées sur des tissus plus solides, donc moins souples. Ainsi, seule la broderie à la main peut encore offrir la traditionnelle légèreté de la soie fine.
En 1976, le Shishu est nommé « art traditionnel national ».

Nuido

Mésange – Crédit photo : Bénédicte Riou

La Broderie Japonaise comme nous la connaissons aujourd’hui est en fait née de la volonté d’un maître, Iwao Saito et de son successeur, Shuji Tamura.
En 1970, Maître Saito fonde une école de broderie près de Tokyo, Kurenaï-kaï. Ne sont admis que les élèves les plus assidus, car il faut cinq ans à temps plein pour devenir professionnels. Outre les cours de broderie, les étudiants jardinent pour développer leur sensibilité à la nature, à ses changements, à sa beauté. Maitre Tamura, en prenant la succession du Kurenaï-kaï, décide qu’il faut faire connaitre cet art hors des frontières du Japon.
Il trouve un lieu à Atlanta (Géorgie, USA) et fonde le JEC (Japanese Embroidery Center) en 1989. Là, lui et un groupe toujours plus grand de professeurs, va enseigner la Voie de la Broderie, ou Nuido. Nuido porte les deux notions essentielles de la Broderie Japonaise : « Nui » se réfère à la technique, à la connaissance des points, des motifs, etc. « Do » fait référence à la partie spirituelle de cette technique.
Ses trois piliers sont :
– Rationalité : acquisition des techniques et de la connaissance
– Sensibilité : développement de la sensibilité artistique et de la conscience
– Spiritualité : apprentissage de l’aspect spirituel de la broderie.

Hoitsu-Scroll – Broderie et crédit photo: Bénédicte Riou

Traditionnellement, la Broderie Japonaise était réalisée sur des images pieuses, des kimonos ou des obis. Peu portés en Occident, il fallait trouver un nouvel usage à cette technique. Maitre Tamura a donc peu à peu transformé l’ancien art artisanal en un art artistique pur. Il a aussi ajouté des techniques occidentales, comme la perspective ou l’ombre portée.

Il faut suivre 10 phases pour devenir un Professeur certifié. Chaque phase enseigne des techniques spécifiques (il en existe plus de 46) ainsi qu’une solide introduction au symbolisme et à l’utilisation des couleurs selon la tradition japonaise. Les professeurs certifiés peuvent ensuite enseigner les 9 premières étapes dans le monde entier. La 10ème étape est toujours enseignée par des professeurs japonais.
En France, grâce à Mireille Amar et à Jacqueline Poirier qui ont traduit les termes et publier des livres à ce sujet, la Broderie Japonaise bénéficie d’un vocabulaire unifié, ce qui facilite son apprentissage et le développement d’une belle communauté.

L’enseignement se fait dans le calme, avec des temps de méditation. Comme le disait Maitre Saito : « Les mains sont la porte de l’esprit ». Ce n’est qu’en étant calme intérieurement que les mains peuvent broder œuvre harmonieuse.

Outils

Il y a quelques années, les brodeurs se sont retrouvés avec une pénurie d’aiguilles : en effet l’unique fabriquant des aiguilles traditionnelles était tombé malade ! Il n’est pas rare que les brodeurs fabriquent eux-mêmes leurs outils. Ceux qui sont fabriqués en l’usine atteignent rarement la qualité requise.
Les fils de soie (utilisés pour le support comme pour le décor) ont longtemps été importés de Chine. Il a fallu des siècles aux Japonais pour découvrir le secret de la soie, mais, comme souvent, une fois découvert, ils en sont devenus les maitres.
Pour fabriquer les fils métalliques, les artisans frappaient des feuilles d’or ou d’argent jusqu’à obtenir une feuille extrêmement fine qui était ensuite collée sur du papier. On coupait ensuite de fines lamelles qui étaient enroulées autour d’un fil soie.
Pour coucher les fils métalliques (trop épais pour traverser le tissu, et surtout trop chers pour être « gaspillés » sur l’arrière du tissu), on le couche à l’aide d’un fil de soie. Traditionnellement, on utilise le rouge-orangé pour l’or et le blanc pour l’argent.
Le rembourrage – qui permet à la broderie d’or de créer des motifs en reliefs – était en coton ou même parfois en soie (qui alors n’était pas entièrement recouverte et le rembourrage offrait ainsi des effets lumineux très intéressants).

Papillon – Broderie et crédit photo : Bénédicte Riou

Les métiers à broder, comme nous l’avons vu plus haut, sont restés les mêmes à travers toutes les époques : cadre de bois troués autour desquels étaient cousu le tissu à broder. Le cadre est posé sur des tréteaux. La tension du tissu obtenue est très importante pour supporter les tractions imposées par les différentes techniques de broderie. Le tissu ainsi tendu offre aussi l’avantage d’un support sur lequel le brodeur peut poser ses outils.
– Ciseaux traditionnels japonais ou Nigiri-basami
– Ciseaux pour couper les fils métalliques
– Jeu d’aiguilles, plantées dans un morceau de feutrine de laine naturelle pour éviter l’oxydation
– Petite poubelle en papier (souvent réalisée en origami)
– Poinçon pour tordre les fils
– Poinçon (tekobari) pour lisser les fils ou les maintenir
– Koma, sorte de bobine aux bouts carrés sur laquelle sont enroulés les fils métalliques à coucher

Brodeuses

Cecilia Roger et Bénédicte Riou sont des Brodeuses Niveau 10+ en Broderie Japonaise. Elles nous en parlent :

Quel rôle a cette technique dans votre vie ?
Cecilia : Elle a changé toute ma vie par son esprit : lier l’esprit et les mains est devenu central pour moi. Elle prend aussi beaucoup de place en termes d’espace pour ranger le matériel, de temps pour être réalisée et de moyens car elle demande les meilleurs matériaux, les plus nobles.
Bénédicte : Avant ma rencontre avec la broderie japonaise, je n’avais jamais brodé. J’étais passionnée par les arts traditionnels japonais et je m’étais déjà essayée à diverses techniques comme le Kumihimo (art du tressage japonais) ou le Chirimen Zaiku (confection de petits objets ou animaux en chirimen, soie gaufrée) entre autres.
A mon premier cours de broderie japonaise, j’avais l’impression d’être Alice au Pays des Merveilles. J’étais au cœur des motifs que j’affectionnais tant, de leur symbolique à la diversité de leur confection. Et je pouvais humblement apprendre d’une tradition deux fois millénaire. C’était très important pour moi de retrouver cette authenticité.

Pratiquez-vous d’autres techniques de broderie ?
Cecilia : oui, mais surtout en couleurs. Je fais peu de Broderie Blanche.
Bénédicte : Bien qu’ayant continué à explorer les autres arts traditionnels japonais, en termes de broderie, je me suis consacrée exclusivement au Nuidô. C’est devenu ma Voie et mon chemin. Et il y a de quoi apprendre pour toute une vie !

Utilisez-vous les motifs traditionnels ou innovez-vous ?
Cecilia : J’aime être reliée au passé, à l’Histoire, aux saisons, à la nature : j’emploi donc plutôt les motifs traditionnels.
Bénédicte : J’utilise principalement les motifs traditionnels. J’ai un immense respect pour toute la richesse et la créativité de ce qui nous a été transmis, et même si je m’y suis essayée, je pense humblement qu’il faut du temps avant de créer avec un tel niveau d’harmonie.

Broderie et crédit photo: Cecilia Roger

Où avez-vous appris cette technique ? A quel stade êtes-vous ?
Cecilia : J’ai suivi les 10 phases nécessaires pour être enseignante confirmée. Le JEC demande que les professeurs suivent une formation continue tous les 3 ans, après avoir passé la 10ème phase. J’ai donc suivi des cours supplémentaires en Angleterre, à Atlanta (JEC), au Japon et en France. Lors de ces cours on peut soit creuser une technique précise soit participer au projet Fractal (pièces hexagonales cousues ensemble).
Bénédicte : J’ai suivi mes 9 premières phases à Nantes auprès de Jacqueline Poirier. Elle est et restera mon « Sensei ». Puis j’ai passé le diplôme de phase 10 au Japon à l’école Kurenai Kai. Je me suis ensuite rendue plusieurs fois au JEC à Atlanta afin de me perfectionner et de me rapprocher de la source d’enseignement du Nuidô.

Utilisez-vous les termes japonais pour désigner les techniques, outils, etc. ?
Cecilia : A part le Tekobari, non. Les termes ont été bien traduits en Anglais et en Français (par Mireille Amar et Jacqueline Poirier), qui ont ainsi offert une unité de vocabulaire.
Bénédicte : J’utilise certains termes japonais pour le matériel ou pour évoquer la culture japonaise liée aux motifs, mais pour les techniques, j’utilise surtout les mots anglais pour que les élèves puissent être autonomes, car les stages avec le JEC se déroulent en anglais ! Bien sûr je traduis en français lorsque c’est nécessaire.

Utilisez-vous d’autres outils (européens ou autre) pour broder cette technique ?
Cecilia : Non, j’ai des outils spécifiques pour cette technique et d’autres outils pour les autres techniques. Le seul faux bond que je fais est lors du cours-test que j’organise avant de commencer la 1re étape avec mes élèves. On utilise un simple tambour rond au lieu du cadre traditionnel. C’est une question de bon sens : si cette technique n’est pas pour vous, inutile d’investir dans un matériel coûteux.
Bénédicte : J’utilise exclusivement les outils traditionnels sauf pour les initiations, qui permettent de faire découvrir la broderie japonaise à moindre frais.

Qu’auriez-vous envie de partager autour de cette technique ?
Cecilia : La découverte du lien très fort entre les mains et l’esprit, qui résonne avec la culture européenne de la Renaissance. A l’époque, les apprentis peintre passaient des années à fabriquer les pigments avant d’être autorisé à peindre. Ils devaient être parfaitement imprégnés par le jeu des couleurs, des nuances, des effets de l’une sur l’autre.
La broderie japonaise attire et fascine tout d’abord par la beauté de la soie et des motifs traditionnels. Les japonais, grâce à la richesse de leur culture zen (cérémonie du thé, calligraphie, ikebana) ont un sens inné de l’harmonie et de la place du vide. L’équilibre des motifs nous renvoie à la fois à l’interdépendance, toute chose étant liée, et à l’impermanence, à travers l’évocation du cycle toujours changeant des saisons ou la beauté éphémère des fleurs.
Face à certaines pièces magnifiques, j’ai connu des moments de grâce. Je suis touchée par les liens entre culture, histoire et couleurs. La Broderie Japonaise utilise des livres anciens pour le choix des couleurs, les références de modèles ou de dessins. Il y a donc un lien très fort entre cette broderie et l’histoire du Japon. Le thème central est la nature, qui a aussi l’avantage d’être universelle. Il est important de suivre les saisons, de broder un choix de couleurs adaptées à la saison du moment. Il m’arrive de dire « Ce fil est trop automne pour telle broderie ».
Bénédicte : Je pense que c’est aussi cette harmonie que nous, les occidentaux, avons perdue et tentons de retrouver par cette attirance pour le Japon.
Mon souhait, en tant qu’enseignante de Nuidô, est de partager cette harmonie et de la développer chez chacune de mes élèves. Le Nuidô est bien davantage qu’une technique, comme évoqué en introduction avec la présentation des trois piliers. On peut bien sûr en rester à l’apprentissage des savoirs, mais les petites graines de l’harmonie trouveront forcément le chemin de nos cœurs, que ce soit chez celui qui brode ou celui qui admire l’ouvrage terminé.
En partageant le Nuidô, le monde est plus beau !

Yushoku summer – Broderie et crédit photo: Bénédicte Riou

Sources :
https://lefilaloeuvre.fr/la-broderie-japonaise-toute-une-histoire/
https://www.pinterest.co.uk/jecstore/
https://www.japaneseembroidery.com/
http://www.fuyuya.com/activities/daruma/daruma-nihonshishu.pdf
https://artsandculture.google.com/exhibit/6QJSCgV-ihndKQ
http://aucoeurdesoie.blogspot.com/2016/06/les-outils-de-base.html
Entretiens avec Cecilia Roger et Bénédicte Riou

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