La broderie liturgique orientale

08/07/2019

Toutes les femmes douées de sagesse filèrent de leurs mains et apportèrent, déjà filés, la pourpre violette et la pourpre rouge, le cramoisi éclatant et le lin. » (Exode 35, 25)

Faire venir une brodeuse d’Ukraine aux USA – pas si simple
En octobre 2012, six jours ont suffi à six femmes qui ne se connaissaient pas pour créer un groupe soudé et solide. Elles ont suivi un cours exceptionnel au centre Living Waters Catholic Refection de Maggie Valley, Caroline du Nord (USA). Elles se sont rapprochées autour de leur difficile projet de faire venir aux États-Unis une brodeuse professionnelle d’Ukraine pour leur enseigner l’art ancien de la broderie liturgique.

Olga Fishchuk et ses élèves américaines – Photo Mary Lowell

Olga Fishchuk est une artiste brodeuse spécialisée dans l’art liturgique, vivant à Kiev. Elle fait partie du petit groupe de diplômés de l’École de Peinture d’Icones, département de la Broderie d’images de l’Académie Orthodoxe de théologie de Moscou, située dans le monastère de la Sainte-Trinité-St-Serge à Possad. Ce département n’accepte que 2 ou 3 étudiants par an.

La fondation à but non-lucratif Hexaemeron avait organisé un stage pour un groupe de brodeuses américaines. Olga est l’une des rares artistes à pratiquer encore cette technique. Tout était prêt début juin, mais la fondation a dû faire face à 2 rejets de visa en juillet. En faisant appel à leurs sénateurs respectifs en août, les brodeuses purent enfin obtenir un visa pour Olga.

Pourquoi est-ce que la venue d’Olga était si importante pour les brodeuses venues à Maggie Valley ?
Marilyn Shesko, une des participantes : « J’ai cherché un professeur de broderie liturgique pendant plus de 20 ans. J’ai consulté les 2 dernières présidentes de la Guilde des brodeurs d’Amérique, mais ni l’une ni l’autre ne connaissaient quelqu’un dans notre pays. Quand j’étais à Londres, j’ai pris un rendez-vous avec une spécialiste à la Royal School of Needlework, mais elle non plus n’a pas pu me donner le nom d’un tel professeur. »

Histoire de la broderie liturgique orientale
La longue histoire de la broderie liturgique commencée avec le Grand Prêtre Aaron pour orner le sanctuaire de Dieu selon les directives reçues par Moïse est importante pour tous les Orthodoxes, les Chrétiens et le monde de l’art.
«Avec la pourpre violette, la pourpre rouge et le cramoisi éclatant, on fit les vêtements liturgiques pour officier dans le sanctuaire et on fit les vêtements sacrés d’Aaron, comme le Seigneur l’avait ordonné à Moïse. Il fit l’éphod en or, pourpre éclatant et lin retors. Dans les plaques d’or laminées, on découpait des rubans pour les entrelacer avec la pourpre violette, la pourpre rouge, le cramoisi éclatant et le lin – travail d’artiste.» (Exode, 39, 1-3)

Dès les premiers siècles, l’Église chrétienne choisi l’art textile pour exprimer sa foi, en s’inspirant des Livres de l’Exode, des Proverbes et du Siracide. La plus ancienne pièce décrivant des visages qui nous soit restée date du IVème siècle. Il est certain que des broderies plus anciennes ont existé mais elles ont disparu. Pendant l’époque byzantine, la broderie d’images liturgiques s’est considérablement développée au point de rivaliser de qualité avec l’iconographie et l’architecture sacrée. Les icônes brodées avaient plusieurs usages. A côté de l’épitaphios(*) porté lors des processions de la Semaine Sainte, les icônes brodées étaient suffisamment légères et petites pour être utilisées sur les champs de bataille et pour évangéliser les territoires païens. Des iconostases entières ont ainsi été brodées, pouvant être roulées facilement pour être transportées.


Nappe d’autel – Fin XIVème siècle – MET New York

La broderie byzantine était très recherchée en Europe de l’Ouest, comme le montre la pseudo-chasuble de Charlemagne. Pendant des siècles on a cru qu’elle avait été commandée ou offerte pour le couronnement de Charlemagne en 800. Cette pièce unique, conservée au Trésor du Vatican, est un fait une tunique de patriarche (sakkos) brodée au XIVème siècle. Sur le devant, le Christ couronné est brodé aux fils d’or et de soie. Il est entouré d’anges au-dessus de sa tête, de saints, rois, patriarches, évêques, moines et moniales à ses pieds. Au dos de la sakkos sont représentés la Transfiguration et l’Ascension.

Durant la Renaissance Paléologue (1260-1453), l’art de la broderie byzantine a atteint son apogée. Très peu de grands épitaphios ont survécus. L’un des plus remarquable date du XIVème siècle. Il est conservé au Musée de la culture byzantine à Thessalonique. Très grand (2 m sur 72 cm), il est formé de trois parties. Le centre est composé du corps du Christ, entouré de sa mère en pleurs, de Marie-Madeleine et d’anges. La Sainte Cène est représentée en deux parties : la communion au Sang du Christ à gauche et la communion au corps du Christ à droite. Les détails des corps des anges pleurant sur le Crucifié donne une idée de la grande connaissance anatomique des artistes et de leur talent pour décrire les émotions les plus subtiles avec des fils de soie.


Epimanikion (manchettes ligurgiques) – Annonciation – 1750 – MET New York

Bien avant que la conquête islamique ne détruise l’Empire Chrétien d’Orient au milieu du XVème siècle, le style de broderie byzantin s’était naturellement rependu dans les cultures slaves naissantes de la Rus’ de Kiev, et dans les pays émergeants des Balkans (Serbie, Bulgarie) grâce aux échanges commerciaux et missionnaires.
Quand Constantinople se rendit aux Turcs Ottomans en 1453, de nombreux peintres et architectes trouvèrent refuge en Russie. Olga : « Ils étaient hautement estimés par leurs employeurs aristocrates et les artistes locaux commencèrent à les imiter et à les appelés « Professeurs ». »

Le premier atelier de broderie liturgique de Russie fut fondé au XIème siècle sous le parrainage de femmes nobles. Olga décrit ainsi l’organisation de ces lieux : « L’atelier était géré par la maitresse de maison, la reine ou la princesse elle-même. Il y avait de nombreuses brodeuses – des serves spécialement formées. Cinquante, voire quatre-vingt femmes travaillaient dans les ateliers royaux en même temps. » A partir du XVIIIème siècle, l’art de la broderie liturgique commença à disparaitre, les aristocrates étant de plus en plus influencés par les divertissements plus séculiers de l’Europe de l’Ouest.


Médaillons brodés, Saint Luc et Saint Jean – vers 1750 – MET New York

La broderie liturgique continue d’être liée à la majesté des temples orthodoxes et au Service Divin de l’Église. Les vêtements des prêtres, les épitaphios, les voiles de calices, les nappes d’autels, les bannières et les podia (tabliers) des icônes sont des exemples parmi d’autres de tissus liturgiques décorés de broderies. Aujourd’hui, la plupart de ces broderies sont faites à la machine, à la fois parce qu’il n’existe presque plus de professeurs possédant cette connaissance et aussi parce que peu de femmes choisissent cette profession.

La broderie liturgique orientale aujourd’hui
Inge Wierda, historienne d’art spécialiste de l’art Russe, enseignant dans plusieurs universités en Angleterre et aux Pays-Bas, a organisé une exposition des broderies d’Olga en 2010 à Amsterdam. Selon elle, « la broderie traditionnelle d’images liturgiques est une forme d’art unique. Au Moyen-Âge il était aussi populaire que la peinture d’icônes. Ces broderies étaient très appréciées des collectionneurs et se retrouvent dans tous les musées du monde. Aujourd’hui, très peu de gens – vivant principalement en Russie et en Ukraine – sont passés maître dans l’art difficile et chronophage des broderies liturgiques. Des machines rapides et peu chères remplacent ce travail manuel unique tout autour du monde. Il est donc très important de soutenir, développer et faire connaitre l’art de la broderie d’images liturgiques traditionnelle. »

Broder le visage d’un ange – Atelier de Maggie Valley – Photo Mary Lowell

Il n’existe que très peu de soutien pour cet art, vu la sécularisation des sociétés contemporaines. La réalité économique du salaire-horaire ne permettrait pas à une artiste de vivre de son travail, tant le temps pour réaliser ne serait-ce que la plus petite broderie est conséquent.

Mais il ne manque pas de brodeuses passionnées. La Guide des Brodeurs d’Amérique seule compte plus de 10 000 membres. Les femmes qui sont venues à Maggie Valley pour apprendre cette technique étaient toutes des brodeuses expérimentées, connaissant de nombreux points et techniques. L’enthousiasme qu’elles ont démontré en suivant les cours et les instructions d’Olga pourraient bien permettre la réalisation de sa mission, soit «relancer le goût pour l’art traditionnel de la broderie d’images liturgiques ».


Olga Fishchuk démontrant un point – Atelier de Maggie Valley – Photo Mary Lowell

Marilyn Shesko : « Les cours d’Olga sont la réalisation d’un vieux rêve. Elle brode avec la même qualité que les pièces du XIV-XVIIème s. conservées dans les musées. Elle enseigne aussi à ce même niveau. En même temps elle ne refuse pas de partager des méthodes pour simplifier le travail afin que des pièces particulièrement grandes puissent être réalisées par une seule personne, au lieu de la traditionnelle équipe d’atelier. On retrouve la plupart des points dans la broderie traditionnelle européenne, mais ils sont rarement enseignés à ce niveau de précision et d’échelle. »

L’atelier à Maggie Valley était toujours très calme quand j’y entrai pour observer et prendre des photos. «Le signe d’une bonne classe», selon l’une des participantes. Plus encore que la peinture, la broderie est un art de groupe. Il est plus agréable d’être à plusieurs pour faire face à des heures de concentration. Oui, le silence règne. Peut-être parce que chaque point, tous de la taille du quart d’un grain de riz, doit être placé avec une grande précision. Devoir corriger un point mal placé peut demander des heures de travail supplémentaire pour défaire et refaire la broderie. Les brodeuses travaillaient jusqu’à tard dans la nuit. « La brodeuse prudente travaille avec ses mains… ». Mais le travail des fils d’or devait toujours se faire le matin, avec la lumière naturelle. « La lumière artificielle est très agressive pour les yeux quand on travaille avec des fils d’or », dit Olga. Celle qui veut broder longtemps protège ses mains et ses yeux !
Donna Halpin, qui a suivit ce cours, est une juge de travaux d’aiguille certifiée, travaillant à la fois pour la Guilde des brodeurs d’Amérique (https://egausa.org/) et pour l’Académie national des Arts de l’aiguille (https://needleart.org/). Elle note : « Cette classe est l’une des rares, si ce n’est la seule en Amérique qui permette d’apprendre les techniques traditionnelles de la broderie des images liturgiques et de le faire à un niveau supérieur. »

(*)Epitaphios (Homme des Douleurs) est une image classique représentant le Christ prêt à être embaumé selon la tradition juive.

Sources: https://www.orthodoxartsjournal.org/rescuing-the-art-of-ecclesial-embroidery/
Article écrit part Par Mary Lowell (16 oct 2012)
Traduit par Claire de Pourtalès

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