Cartes brodées du front 1914-1918

30/05/2019

Le magnifique site (https://trc-leiden.nl) – que je ne peux que conseiller à ceux qui lisent l’anglais – organise des « expositions virtuelles ». Je ferai régulièrement ici des traductions de ces articles – Thank you so much Gillian for your permission !

La première exposition à laquelle je vous invite pourrait porter le nom en français de « Cartes brodées du front ».

1 – Introduction


Carte brodée, texte Néerlandais : Vroolijke Paaschen (Joyeuses Pâques) – Début XXème siècle (TRC 2017.2297)

Les cartes postales brodées étaient populaires en Europe dans la première moitié du XXème siècle. La plupart étaient fabriquées en France. Les cartes étaient décorées par un large choix de motifs, de messages brodés avec des fils de soie aux couleurs variées. Environ dix millions de cartes brodées ont été produites.
Cette exposition digitale se focalise sur les cartes brodées produites pendant et juste après la Première Guerre Mondiale. Des cartes semblables ont aussi été tissées mais ce sont les cartes brodées qui plaisaient le plus.
Les cartes étaient réalisées par des machines qui imitaient la broderie à la main. Elles portaient souvent des textes de nature patriotique, romantique ou religieuse. Elles étaient envoyées par les officiers et soldats vivant dans les tranchées du nord de la France. Elles étaient adressées aux parents, frères, sœurs, femmes et petites amies. Les textes étaient brodés selon les langues des diverses armées alliées, mais des cartes semblables ont aussi été brodées en allemand et envoyées de l’autre côté du front. Certaines des cartes de la collection du TRC portent encore le nom et l’adresse du destinataire avec souvent un long texte écrit à la main, au dos.


Carte brodée de la Première Guerre Mondiale, avec les drapeaux des forces Alliées, de gauche à droite : Russie, Italie, Angleterre, France et Belgique (TRC 2015.0448)

Les cartes que nous verrons dans cette exposition proviennent toutes de la Collection du TRC à Leiden. Elles offrent un aperçu fort différent de la vie dans les tranchées, un regard que les soldats, peut-être intentionnellement, souhaitaient offrir pour rassurer leur famille. Un regard plutôt romantique et sentimental, très différent de la réalité de leur vie, entre froid, humidité, ennui et dangers.

2 – Souvenirs brodés des tranchées


Carte brodée de la Première Guerre Mondiale, avec le drapeau Anglais (TRC 2015-0428)

Le choix des motifs était très large mais incluait souvent des sujets militaires comme les drapeaux des Alliés (notamment Belgique, Angleterre, Croatie, France, Italie, Portugal, Russie et les USA), le nom des régiments, les portraits de généraux célèbres et des sujets plus civil comme Noël, le Nouvel An ou un anniversaire.
A cela s’ajoutait des illustrations plus douces et sympathiques, comme des papillons et des fleurs. La plupart des cartes portaient des textes patriotiques ou sentimentaux, comme dans nos illustrations.


Carte brodée de la Première Guerre Mondiale, avec les drapeaux des Alliés brodés sur les plumes d’un paon (TRC 2015.0434)

Il y a eu également des cartes qui célébraient la fin de la guerre. Une de cartes, portant les drapeaux alliés, mentionne l’occupation de Cologne et de la Rhénanie allemande. Les premières troupes anglaises sont entrées dans cette ville le 3 décembre 1918, soit trois semaines à peine après l’armistice du 11 novembre. L’armée anglaise du Rhin restera en Allemagne jusqu’en 1929, avec leurs quartiers généraux à Cologne.


Carte brodée avec les drapeaux des Alliés pendant la Première Guerre Mondiale, célébrant l’occupation de Cologne (TRC 2017.2571)

3 – Qui brodait ces cartes ?


Carte brodée de la Première Guerre Mondiale, avec des pensées et le drapeau Anglais (TRC 2015.0447)

Les motifs et textes de ces cartes étaient brodés en série, à « main levée », avec un large choix de couleurs, sur des panneaux de soie. Les broderies étaient ensuite coupées et collées sur une carte postale décorée d’un cadre gaufré.
Un large choix de points était utilisé : points arrière, points de vannerie, points de croix, point de chausson, point de chausson inversé (pour créer un effet d’ombre), double point avant (aussi connu sous le nom de point de Holbein), passé plat, point de tige, ainsi qu’un grand nombre de points composés.


25 images brodées en machine, prêtes à être coupées et collées sur une carte. Texte : Paix 2019 (TRC 2015.0421)

La question de l’origine de ces cartes a longtemps été un mystère. Plusieurs réponses étaient données, la plus fréquente (et la plus romantique) disait qu’elles étaient brodées par des femmes de Belgique et de France, durement touchées par la guerre. Mais cela ne semble pas probable. Est-ce que ces filles et ces femmes auraient vraiment eu le temps de broder à la main des centaines de milliers de cartes ? Un détail important à noter est qu’aucune des cartes de notre collection ne porte de trace d’un dessin préalable, sous la broderie, dessin essentiel si la broderie avait été réalisée à la main. De plus, on a retrouvé de larges bandes de tissu portant des dizaines de broderies prêtes à être découpées, toutes identiques.


Détail d’une carte montrant les différents points de broderie utilisés, dont le point de croix, le passé plat et le point de tige (TRC 2015.0448)

Tout ceci indique que des machines ont été utilisées pour broder ces cartes – mais lesquelles ?

4 – Les machines à broder « comme à la main »


Femme utilisant le bras pantographe d’une machine à broder-main, Musée du Textile, St-Gall (Suisse)

Les cartes ont donc été brodées à la machine. Mais quelle machine peut-elle imiter une broderie à main levée, technique utilisée pour ces cartes ? Cette machine a été inventée par Josué Heilmann (1796-1848) à Mulhouse (France) en 1828. A partir de ce modèle, d’autres machines seront développées par divers ingénieurs et compagnies en Angleterre, en France, en Allemagne et en Suisse. Des machines comparables ont été utilisées à travers tout le XXème siècle pour broder des objets tels que des brosses, des boîtes à peigne, des sachets pour miroirs et d’autres ustensiles délicats. Il n’est pas toujours aisé de faire la différence avec une broderie réalisée entièrement à la main et une broderie réalisée par ces machines.
Ces machines-main sont encore parfois utilisées pour broder des mouchoirs, des châles, des nappes. La Suisse reste une source importante pour ces produits.


Machine à broder-main, planche de la fin du XIXème siècle (Collection TRC)

La machine-main utilise un bras pantographe pour transférer les points. Chaque point est dessiné dans une taille plus grande sur un support. Une brodeuse « brode » les motifs à l’aide du bras mécanique. Une série d’aiguille suit ce mouvement. Chaque aiguille a un chas en son centre et deux pointes aigües. L’aiguille passe à l’avant et à l’arrière du tissu en utilisant un système de pince qui imite l’action et l’apparence de la broderie à la main. Chaque couleur est brodée individuellement, par exemple toutes les parties bleues sont travaillées, puis la machine reçoit une nouvelle couleur et ainsi de suite jusqu’à ce que le dessin soit complètement réalisé.


Détail des broderies réalisées par la machine à broder-main, Musée du Textile, St-Gall (Suisse)

5 – Fabriquer des cartes brodées avec une machine

Sur la base des exemples que nous avons, il est clair que des bandes plus ou moins grande d’organza étaient brodées avec des séries de dessins identiques. A l’aide de telles machines, plusieurs centaines d’images pouvaient être ainsi brodées à la fois. Une fois brodées, les tissus étaient coupés et les images individuelles collées sur des cartes au contour gaufré. Elles étaient ensuite vendues, particulièrement aux officiers et aux soldats, à un prix assez élevé. Les sociétés qui réalisaient ces cartes ont certainement fait d’importants bénéfices. Peut-être est-ce là la source de l’explication « romantique » : les travailleuses étaient bien des femmes, mais plus probablement des réfugiées, travaillant de longues heures pour nourrir leurs familles dans le besoin.
Une fois que le commerce de ces cartes a fait ses preuves, à la fois pour le producteur et pour le vendeur, plusieurs compagnies se sont mises à en créer, parfois utilisant de vraies machines à broder, celles dont le résultat n’imite pas la broderie à la main. Certaines compagnies utilisaient ainsi la machine Schiffli, qui crée des points avant et du passé plat (ces machines utilisent deux fils pour broder, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière du tissu) ou des machines Cornely (qui crée des points de chainette), mais le résultat n’a jamais égalé les broderies réalisées à la machine à broder-main, comme on peut le voir dans l’exemple ci-dessous.


Carte postale brodée avec des motifs floraux et un texte « A ma chère mère », brodée à la machine Schiffli (TRC 2015.0432)

Sources:
• COLLINS, Ian (2001). An Illustrated History of the Embroidered Silk Postcard, Radlett: Gabrian Antiques.
• COLLINS, Ian (n.d.). Embroidered silk postcards (website).
• LAFFIN, JOHN (1988). World War 1 in Postcards, Gloucester: Alan Sutton.
• RADLEY, C (1985). The Silk Postcard, Essex: R.F. Postcards (private publication).
• ROEBUCK, Malcolm J. (2000). Stevengraphs Bookmarks and Postcards, etc: World War 1 Postcards.
• STROBEL, Heino (2012). The Beginnings of Machine Embroidery in Saxony, available here [retrieved 5th July 2017].

Vidéos montrant l’utilisation des machines à broder-main
http://youtu.be/g9n1CYs9MaM
http://youtu.be/a5ZYZsFnhNU
http://youtu.be/_vYCMz-M2zs

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