1942-1945 – Prison de Changy, les broderies de l’espoir

08/03/2020

Invasion japonaise – le camp de Changy
Le 15 février 1942, Singapour tombe aux mains des Japonais. Des milliers de soldats des forces Alliées ainsi que 400 femmes et enfants se retrouve prisonniers à Changy Prison, une prison moderne mais ne pouvant accueillir que 600 personnes. Ils sont 2 400… En 1944 ils seront plus de 4 000.
La tradition japonaise était de ne pas se faire prendre vivant par l’ennemi et les Japonais ne sont ni prêts ni équipés pour s’occuper de tant de prisonniers. Les conditions deviennent rapidement éprouvantes. Malnutrition, maladies, mauvaise hygiène conduisent bien des prisonniers à la mort.

Changy sur la carte © Australian War Museum
Rodney Reilly © Australian War Museum

Les difficultés psychologiques et sociales, les angoisses, l’impossibilité d’avoir des nouvelles, l’ennui aussi, sont d’autres souffrances ajoutées aux souffrances physiques.
Les enfants sont enfermés avec les femmes jusqu’à l’âge de 12 ans, puis les garçons sont envoyés dans le secteur des hommes, qu’ils y aient ou nous des parents.
La prison de Changy n’est pas un camp de travail et les prisonniers doivent s’administrer eux-mêmes. Les Japonais autorisent les cours pour les enfants mais l’histoire et la géographie sont interdites.

Rester en contact avec les hommes
Pour essayer de donner un peu d’espoir et quelque chose à faire aux femmes internées avec elle, Ethel Mulvaney, une canadienne travaillant pour la Croix Rouge, propose de broder des quilts pour les prisonniers souffrants, tout en leur faisant passer des messages secrets. Trois quilts sont prévus un pour la Croix Rouge Australienne, un autre pour la Croix Rouge Britannique et un, celui-ci pour faire « avaler les deux autres », pour la Croix Rouge Japonaise. La ruse prend si bien, qu’Ethel est autorisée à sortir une fois par mois de la prison pour se procurer le matériel nécessaire dans les marchés alentours… si elle le peut.

Le quilt australien / REL14235 © Australian War Museum
F.E.Russell-Davis © Australian War Museum

Elle exhorte les femmes à broder «quelque chose d’elles-mêmes». Chacune reçoit un carré de 15 cm de long.
Dans un lieu d’enfer, sans nouvelles de leur famille, souvent malades et affaiblies, les femmes brodent l’espoir, leurs souvenirs, des messages «cachés» à l’intention de leur famille. Une d’entre elles brode un lapin bleu pour annoncer à son mari la naissance de leur petit garçon. Sheila Bruhn : «C’était bien plus que des quilts signés, ils représentaient nos pensées et nos espoirs, nous liant aux prisonniers de guerre que nous n’avions pas le droit de voir.»

Le mot gaol (ancienne orthographe de Jail ou Prison) n’est pas compris par les Japonais, qui ne le relèvent pas. Mais le mot Prison doit être systématiquement décousu.
Les bords de tous les carrés sont ensuite brodés au point de chaînette turc. L’arrière du quilt et ses bords sont composés d’une toile de coton. Au dos au peut lire : « Présenté par les femmes du camp d’internement de Changy, 1942, aux soldats blessés australiens, avec nos pensées pour leurs souffrances. C’est notre vœu, qu’à la fin des hostilités, ce quilt soit présenté à la Croix Rouge Australienne. Il est conseillé de le laver à sec. »
Le quilt pour les Japonais ne contient presque aucun élément personnel, et ne porte aucun message.

Le quilt japonais / RELAWM32526 © Australian War Museum
La dédicace @ Australian Was Museum

Occuper les enfants
Mrs Ennis décide aussi d’occuper les filles et forme un groupe de Guides. Pour la remercier, les filles composent et brodent un quilt pour son anniversaire. C’est un ouvrage compliqué à faire car il doit être caché à la fois de Mrs Ennis et des Japonais. Les filles décousent leurs robes mangées par le soleil, récupèrent des fils des sacs de riz et de farine, aiguisent (sans beaucoup de succès) des aiguilles sur le sol de pierre et peu à peu, très lentement, réalise un quilt tout à fait unique. Olga, petite fille à l’époque, nous raconte : « Les aiguilles et les fils valaient plus que l’or. Dès que nous quittions notre cellule, nous postions l’une des nôtres pour les garder par peur des vols. Quand nous brodions, nous devions toujours être à l’affut des gardiens japonais. Au moindre son de bottes, nous cachions nos ouvrages dans nos culottes. »

Le quilt des Guides pour Mrs Ennis © Australian War Museum

Autres travaux
D’autres broderies ont été réalisées, notamment une série portant les signatures ou les noms des détenues. Une prisonnière a ainsi rassemblé 16 signatures sur un tissu bleu. Vilma Stubbs (14 ans) récolte 49 signatures sur un tissu patriotique rouge, blanc et bleu. Hilda Lacey rassemble 216 signatures brodées, et coud un document dangereux car il est composé d’illustrations sur la vie du camp, comme un seau de riz pour montrer la rareté de la nourriture, le kiri (profonde inclinaison que les prisonniers doivent faire devant chaque gardien), un geste humiliant ; un homme décharné récoltant une nourriture qu’il n’a pas le droit de manger, etc.

Quilt signé © Australian War Museum
« Il y aura toujours une Angleterre tant que l’Ecosse tiendra » © Australian War Museum

Janet Watson Jeffries réalise plusieurs quilts avec le nom des détenues, leur permettant d’ajouter des messages. Elle-même écrit à sa mère : « Je suis en train de broder une toile avec des signatures. J’en ai presque 200. » On retrouve les signatures de 5 femmes-médecins, 5 infirmières en chef, 36 infirmières et d’autres membres du Service Médical malaisien.
La toile est peut-être utilisée pour jouer aux cartes car ce motif a été brodé aux coins. Une autre inscription brodée rappelle que ce travail a été réalisé à la prison de Changy en 1943.

Après la guerre
Les quilts pour les sections australienne et japonaise de la Croix Rouge se sont retrouvés aux mains d’un officier médical australien, le colonel Webster. Il les ramène en Australie et donne le quit australien à la Croix Rouge. Il offre le quilt japonais à sa femme, qui le donnera à son tour au War Memorial en 1968. Le quilt anglais a été ramené en Angleterre après la guerre et déposé, puis oublié dans un tiroir au musée de la Croix Rouge. Il a été retrouvé dans les années 60 et il est maintenant exposé à Londres.

I. D. Brown © Australian War Museum
Encore combien de temps Ô Dieu © Australian War Museum
En route vers la maison © Australian War Museum

Malheureusement, je n’ai pas obtenu les droits de montrer les photos du quilt anglais. Vous pouvez les voir sous ce lien : https://changi.redcross.org.uk/

Certaines de ces images donnent des informations, en Anglais :
Le carré d’Honora Crawshaw montre la harpe et le trèfle irlandais, ainsi que la devise Erin go Bragh (Irlande Toujours)
Maud Broadbent, une infirmière, a brodé les lettre GR (George Rex, Roi George) dans une chaine de myosotis (en Anglais les myosotis se nomment Forget-me-not, Ne m’oublie Pas).
Le carré de Trudie von Roode montre un serveur devant une table somptueusement couverte. La légende dit « Ce n’était qu’un rêve. »
Plusieurs femmes brodent des cartes géographiques afin d’aider leur famille à les reconnaitre, tout en échappant à la censure japonaise.
Les symboles de l’Irlande (trèfle), du Pays de Galles (jonquille et dragon rouge), de l’Ecosse (chardons et bruyère) et du Canada (feuille d’érable) sont fréquemment utilisés.
Des messages ou illustrations humoristiques servent à relever le moral et montre que les femmes ont toujours l’esprit vaillant.
Ossie Hancock a brodé le V de la victoire entouré de 2 lapins, figurant ses deux filles.
Helen Beck : « Une branche de bruyère, des sommets enneigés, un jardin miniature en fleur, une devise courageusement brodée : ces messages révèlent mieux qu’un long texte les secrets du cœur des femmes détenues. »

Le célèbre dessin animé Blanche Neige était sorti en 1937 © Australian War Museum

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