Décors des tissus à la préhistoire – de leur découverte à leur conservation (2de partie)

03/02/2020

Seconde partie de l’article de Margarita Gleba, archéologue, spécialistes des textiles anciens. Thank you so much Margarita!
Traduction Claire de Pourtalès

La préservation des tissus anciens
Une autre découverte intéressante liée au projet PROCON a été d’identifier les différentes techniques pour créer des tissus dans le bassin méditerranéen lors du dernier millénaire avant Jésus-Christ. Étonnamment, alors que le tissage du lin en armure simple (ou uni) est présent partout et à toutes les époques, la réalisation de tissu en laine a fait appel à diverses techniques. À l’Est (Grèce et Proche-Orient) le type de tissage (assez simple) permettait la création de tapisseries avec des décors. Au Centre et à l’Ouest (Italie, Europe Centrale, France, Espagne) on utilisait le sergé (un tissage plus complexe) qui était ensuite orné de bords tissés. Vous pouvez retrouver notre travail dans cet article en lecture libre.

Avec l’arrivée des Grecs dans le sud de l’Italie vers les 8-7ème siècles avant Jésus-Christ, le tissage simple venu de l’Est a peu à peu complètement remplacé le tissage sergé plus complexe. Lire ici notre article.

Un tissu ancien doit sa solidité aux conditions de sa préservation. Les tissus préservés dans un climat sec, comme l’Égypte, le Proche-Orient ou l’Amérique du Sud sont assez solides et peuvent être maniés assez facilement, mais toujours avec soin.
Les tissus des tourbières danoises sont souvent très grands et très bien conservés. En fait, au 19ème siècle, quand les coupeurs de tourbe en découvraient, ils les trouvaient si sales qu’ils commençaient par les laver, les suspendre à un fil pour les sécher avant de les envoyer à Copenhague ! Aujourd’hui, les archéologues spécialement formés sont envoyés pour récupérer non seulement le tissu mais aussi la terre ou les éléments qui l’entourent pour sauvegarder les tissus en laboratoire.

Parmi les tissus les plus fragiles on a ceux qui ont été retrouvés dans un état carbonisé. Ils tombent en poudre très rapidement et il faut s’en occuper avec un soin extrême. J’ai récemment travaillé sur des restes carbonisés de l’âge de bronze en Angleterre sur un site d’excavation situé au nord de Cambridge (Must Farm). Cette région a produit la plus grande collection de tissus de cette période en Angleterre. Les maisons étaient construites sur des pilotis qui ont pris feu. Tout leur contenu est tombé à l’eau et a été recouvert par les restes de bois calciné, les protégeant pendant plus de 2800 ans. Plus plus d’information, cliquez ici.
Cette « technique » d’immersion se retrouve dans les lacs des Alpes où habitaient nos ancêtres, comme les tourbières du Danemark ou des Pays-Bas. Si les conditions sont trop alcalines, seules les fibres des plantes ont pu survivre, au contraire des Pays-Bas où l’acidité du sol a permis la conservation de la laine et des peaux animales.
Parmi les tissus les plus stables, on a ceux qui ont été minéralisés par la proximité d’outils, comme mentionné ci-dessus. Les tissus apparaissent comme du métal. On retrouve ces « tissus métallisés » dans les tombes des peuples dont c’était la coutume d’enterrer leurs morts avec des objets et/ou des décors de métal, comme les Étrusques ou autres peuples précédant les Romains.

La glace est aussi un excellent moyen de conservation, comme les tombes scythes de Sibérie ou des premières tombes au Groenland. Des tissus pratiquement intactes – et même des costumes entiers – ont été retrouvés.
Le sel peut servir de conservateur en particulier pour les couleurs. Nous avons ainsi des tissus très bien préservés dans les mines de sel des âges du bronze et du fer à Hallstatt (Autriche) et Sherabad (Iran).

Enfin, beaucoup d’objets en terre (poterie) portent des impressions de tissu. Souvent ce sont les toutes premières traces que nous ayons pour une région donnée.

Ci-dessus les fibres de laine et de lin vues au microscope

Quel âge avait la plus ancienne pièce que vous ayez touchée ?
Il y a une différence entre les tissus (tissés sur métier) et les textiles. Bien avant l’invention du métier à tisser, les gens ont créé des toiles à base d’ortie ou de lin. Les tiges subissaient un long processus avant de pouvoir être filées (devenir des fils). On trouve des techniques de filage (filet en mailles pour attraper le poisson par exemple) ou de tressage (fabrication de tresses plus ou moins épaisses). La plus ancienne preuve de ce type d’assemblage précédant les métiers à tisser date de 27 000 ans avant Jésus-Christ. On a retrouvé, accidentellement, une impression de ce « tissu » sur du plâtre trouvé à Pavlov (République Tchèque).
Les plus anciens vrais tissus (tissés) que nous avons trouvés sont ceux de Çatalhöyük. Pour aller plus loin.

La pièce la plus ancienne que j’ai eu le privilège de toucher était constituée de petits fragments de lin trouvés dans une grotte en Espagne, datés du 5ème millénaire avant Jésus-Christ. Je travaille actuellement à la publication de ces travaux.

Quelle est votre découverte préférée ?
C’est une question difficile – je suis excitée à chaque fois que je me trouve devant une nouvelle découverte. Je suis très touchée quand je tiens des objets vieux de milliers d’années, de me dire que je suis l’une des premières personnes à toucher un objet fabriqué il y a si longtemps, d’avoir dans mes mains une création qui a demandé tant d’ingéniosité et de créativité. Il y a une connexion entre cette personne et moi alors que j’essaie de comprendre comment elle a créé ce tissu à travers mon microscope.

Collectionnez-vous les anciens tissus ?
Oui, j’ai une collection de tissus – je les récupère dans mes voyages, quand je trouve quelque chose qui pourrait être utile à mes travaux. Récemment, lors d’un voyage au Japon, j’ai acheté plusieurs tissus finis ou non, fait à partir de chanvre rouie* (Note de l’éditeur : le rouissage est la 1ère étape transformation des fibres végétales qui seront utilisés dans la fabrication de textiles. Les fibres sont trempées pendant plusieurs jours avant d’être séchées) puisque je travaille sur des textiles végétaux anciens. Je recherche aussi toujours des textiles réalisés avec des fibres inhabituelles (végétales ou animales) pour créer ma collection de références. A Noël, sur un marché à Berlin, un marchand qui vendait des bijoux fait avec des os de mammouth m’a gentiment donné de la laine. Bien que je doute ne jamais pouvoir trouver des textiles en laine de mammouth, c’était une magnifique nouvelle entrée dans ma collection !

Je gère la page Facebook Archaeological Textiles Review et je suis la page ARTEX (Centre de recherche du textile de Copenhague) et du TRC de Leiden pour me garder au fait de leurs derniers travaux.

Quels livres sur les broderies anciennes pourriez-vous nous suggérer ?
Le professeur Gillian Vogelsang-Eastwood est l’une des chercheuses qui a le plus travaillé sur la broderie archéologique et historique. Elle dirige le Textile Research Centre à Leiden (Pays-Bas). Elle a notamment étudié les broderies des vêtements de Toutankhamon.
Son dernier livre est plus ethnographique : Encyclopédie de la broderie dans le monde arabe– 2016

Pour comprendre les étapes de la transformation des fibres végétales, il existe de nombreux sites internet (avec vidéos). Ce site offre de bonnes explications du vocabulaire employé. 

Je remercie Christine Gagné (de Créations Christine) pour son aide dans la traduction des termes techniques.

Et un très grand merci à ElisaBrode pour sa relecture et son œil de lynx !

Par ailleurs, je ne peux que conseiller la lecture du livre de Margarita Gleba Textiles and Textile production in Europe / From Prehistory to AD 400 (édité par Margarita Gleba et Ulla Mannering). De très nombreuses photos soutiennent un texte passionnant et souvent étonnant.

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