Le couvent qui brodait pour le Roi-Soleil

06/10/2020

Si Versailles m’était conté! Plongée dans le monde peu connu et pourtant superbe des tapisseries brodées par un petit couvent parisien pour le plus grand palais du 17ème siècle. 

Texte Claire de Pourtalès
Sources MET, Victoria and Albert Museum, Minneapolis Institute of Art

Pour tous ceux qui souhaiteraient aller plus loin, je ne peux que conseiller l’excellent travail dont est tiré cet article, de Danièle Véron-Denise et Jean Vittet : « Versailles, les broderies de Saint-Joseph et Jean Lemoyne le Lorrain » (In : Versalia. Revue de la Socité des Amis de Versailles, n°11, 2008. Pp. 55-84)

En 1639, Marie Delpech de l’Estang fonde un premier établissement religieux ayant pour but de recueillir et de former les pauvres orphelines de Bordeaux. En 1641, elle obtient l’autorisation de fonder un second établissement à Paris. Le couvent est situé sur ce qui est aujourd’hui la Rue Saint-Dominique.
La principale occupation des filles était de faire des « draps, chemises, nappes et tous ouvrages d’aiguilles ».

L’Air (détail représentant Louis XIV), tapisserie brodée au demi-point (49 par cm2); lin, soie, fils métalliques et laine/ 46.43.4 © MET, New York
Allégorie du Printemps, tapisserie brodée au demi-point; lin, soie et laine/ 15.210 © Minneapolis Institute of Art
Cette tapisserie a été réalisée pour le maréchal de Créqui en 1686-1687.

A la mort de la fondatrice, en 1671, les finances de la congrégation sont au plus mal. Une personne tout à fait étonnante va alors tout changer. Mme de Montespan, longtemps la maitresse toute-puissante de Louis XIV, est sur son déclin. Après de très nombreuses grossesses, elle n’est plus la grande beauté de la cour. Son caractère hautain a peu à peu éloigné le roi et Mme de Montespan se résigne à préparer sa retraite. Malgré ses défauts (nombreux selon les témoins de l’époque !), elle a toujours été pieuse et charitable, soutenant à la fois les artistes (Molière, Corneille), les artisans et les pauvres. Vers 1676 elle se penche plus attentivement sur l’une de ses nombreuses œuvres de charité, le Couvent des Filles de Saint-Joseph. C’est là qu’elle finira ses jours.

Dés 1681, on retrouve trace de paiements dans les comptes de Versailles pour une « dame Le Roy », pour « divers morceaux de broderies par elle fournies pour le service du roy ». Pendant une dizaine d’année, comme l’attestent à la fois les divers Inventaires généraux du mobilier de la Couronne, les Comptes du Trésor et les Comptes des Bâtiments, l’atelier de broderie du couvent va fournir parmi les plus belles tapisseries brodées de l’époque.

L’été (détail représentant Mlle de Blois, fille de Louis XIV et Mme de Montespan), tapisserie brodée au demi-point (49 par cm2); lin, soie, fils métalliques et laine/ 46.43.2 © MET, New York
Mars (détail du dragon et des armes) , tapisserie brodée au demi-point (49 par cm2); lin, soie, fils métalliques et laine/ 46.43.3 © MET, New York

La plupart de ces œuvres sont brodées avec des fils d’or ou d’argent pur. Plusieurs sont même en relief, avec les corps et les visages réalisés en fines plaques d’argent martelés. Cette magnificence n’est plus qu’un souvenir. Devant les besoins d’argent, les gouvernements successifs post-révolutionnaires vont détruire ces chefs-d’œuvre pour en récupérer les métaux précieux.

On nommait alors « meuble » un ensemble mobilier créé pour faire un tout : chaises, fauteuil, lit, tentures, etc. L’un de ces « meubles », brodé pour la Salle du Trône, fut brûlé en 1743. 17 lingots d’argent furent récupérés (soit 52 298 livres ou presque 800 000 €, une somme colossale quand on sait qu’à l’époque un ouvrier gagnait environ 19 livres par mois…).


Il est tout à fait étonnant que de telles œuvres aient été produites par ce simple couvent. Sans nul doute, l’influence de Mme de Montespan est à l’origine de ce succès. On retrouve le travail de plusieurs peintres de la cour dans les dessins de ces broderies. Charles Le Brun et François Bonnemer ont exécuté plusieurs figures alors que les deux Jean Lemoyne (dit de Paris et le Lorain) se sont occupés des décors.

Allégorie du Printemps (Détail de l’arrosoir), tapisserie brodée au demi-point; lin, soie et laine/ 15.210 © Minneapolis Institute of Art
L’Air (détail), tapisserie brodée au demi-point; lin et laine/ T.106-1978 © Victoria and Albert Museum, Londres
Notez comment sont rendues les bulles de savon!

Mais comment de simples jeunes filles à l’éducation limitée ont-elles pu broder ces œuvres ? Il apparait que le couvent, tenu par les religieuses, avait en ses murs un atelier de broderie tenu par Marthe Le Roy. Une certaine tension existait entre les religieuses et ces « dames de la cour ». Une lettre de doléance des religieuses adressée à l’archevêque de Paris dit ceci : « Madame de Montespan a fait beaucoup de bien à cette maison dont les filles lui conservent une reconnaissance éternelle ; mais j’ose vous dire, Monseigneur, que le mal qu’elle lui fait par ses variations continuelles et les dures injustices qu’elle fait aux sœurs, n’est pas comparable au bien qu’elle lui a prouvé, puisqu’elle la ruine dans ses fondements… ». Pas simple donc !

Une autre difficulté consistait à devoir accepter la présence d’hommes dans cet atelier. Et souvent de jeunes apprentis brodeurs… Il y a là sûrement de quoi écrire un roman !

La broderie était réalisée au petit-point (demi-point de croix) au fil de soie, de laine (qui provenait des Gobelins) ou de métal sur un support de lin. La broderie alors essayait d’imiter les autres éléments tels que colonnes de marbre, cadres de bois, etc. « On atteignait là le summum des possibilités techniques de la broderie, en même temps qu’une limite de ses objectifs décoratifs ».


Le Printemps (détail avec un nid), tapisserie brodée au demi-point (49 par cm2); lin, soie, fils métalliques et laine/ 46.43.1 © MET, New York
Notez le fond, aujourd’hui oxydé. Il était recouvert de fils d’or!

Parmi les très nombreuses commandes, en voici une qui illustre les autres. Les Comptes rapportent le versement en 1685 de 13 234 livres pour les filles de Saint-Joseph pour « le paiement de l’architecture et figures en broderie d’or et d’argent et soye faictes en deux pièces de tapisserie qui doivent servir dans l’antichambre et tribune du grand appartement du château de Versailles ». On ne peut être plus proche du Roi-Soleil ! « L’atelier de Saint-Joseph a donc contribué à meubler l’appartement de prestige du plus prestigieux monarque de l’époque ; et c’est là qu’ont été mises en œuvre les plus extraordinaires, voire les plus extravagantes ressources de la broderie. » En additionnant toutes les commandes, on arrive ainsi à la somme de 248 203 livres, soit environ presque 4 millions d’euros. La broderie avait alors une place de choix dans les arts !


Le Printemps (détail), tapisserie brodée au demi-point (49 par cm2); lin, soie, fils métalliques et laine/ 46.43.1 © MET, New York
L’Air (Louis XIV), tapisserie brodée au demi-point; lin et laine/ T.106-1978 © Victoria and Albert Museum, Londres
L’Air (Louis XIV), tapisserie brodée au demi-point (49 par cm2); lin, soie, fils métalliques et laine/ 46.43.4 © MET, New York
Le fond qui apparait aujourd’hui gris, était en fait recouvert de fils d’or.

Toujours soucieuse de garder un bon rapport avec Louis XIV (père de 6 de ses enfants), la Montespan fait aussi réaliser de magnifiques broderies illustrant sa famille sous les trais des saisons et des éléments. Ces tapisseries (ce terme désigne ici non une œuvre tissée, mais un canevas entièrement couvert de broderie, sans fond apparent) ont survécu car les fils précieux qui servaient pour le fond avaient noircis. L’aspect devait être éblouissant du temps de leur fraicheur. Brodées de soie ou de laine, elles ont connu plusieurs variations comme l’attestent les commandes et les pièces qui nous restent. Ci-dessus nous avons L’Air, où Louis XIV est représenté en Jupiter, assis sur un aigle et entouré d’éléments évoquant cet élément : oiseaux, papillons, instruments à vent, bulles et cloches. La version du MET était probablement l’originale, sur fond d’or. Le V&A possède une version plus « modeste » sur fond de laine rose. Les figures centrales ont été réalisées sur un fond tissé très finement, puis cousues au reste de la tapisserie.

Le Printemps (Mlle de Nantes), tapisserie brodée au demi-point (49 par cm2); lin, soie, fils métalliques et laine/ 46.43.1 © MET, New York
L’été (Mlle de Blois) , tapisserie brodée au demi-point (49 par cm2); lin, soie, fils métalliques et laine/ 46.43.2 © MET, New York
Mars (Duc de Maine) , tapisserie brodée au demi-point (49 par cm2); lin, soie, fils métalliques et laine/ 46.43.3 © MET, New York
Tapisseries provenant d’une série de 8 oeuvres représentant Louis XIV , Mme de Montespan et leurs 6 enfants sous forme des Eléments et des saisons.

L’atelier a continué à fournir de très belles œuvres après la mort de Mme de Montespan, mais plus pour Versailles. Une série d’œuvres exécutées pour le maréchal de Créqui sont assez semblables aux tapisseries de la « famille ». L’une est conservée à Minneapolis. Elles ne comptent cependant pas de fils précieux.

Le destin de cet humble couvent prévu pour aider des jeunes orphelines, est quand même bien particulier. Après avoir décorer le plus riche palais européen de l’époque, ces broderies se retrouvent aujourd’hui conservées à Londres, à Minneapolis et à New York !


Allégorie du Printemps, tapisserie brodée au demi-point; lin, soie et laine/ 15.210 © Minneapolis Institute of Art
Cette tapisserie a été réalisée pour le maréchal de Créqui en 1686-1687.

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