Hedebo – la broderie blanche danoise, tout une histoire!

08/06/2021

La principale source pour cet article est le site du musée Greve au Danemark. Un grand merci tout spécial à Mme Kamilla Hjortkjær de m’avoir autorisé à utiliser leurs archives photographiques!

Texte de Claire de Pourtalès

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante! Merci! Claire

Histoire et société
Autour de Copenhague s’étend une région très fertile qui porte le nom de Heden (bruyère). Région privilégiée par la nature et la proximité avec la capitale danoise, elle est aussi le lieu de naissance d’un type de broderie blanche qui porte son nom, Hedebo. Elle se décline en de nombreuses variations, soit dans la technique, soit dans les dessins et connait une jolie évolution depuis le début du 18ème siècle.

La broderie blanche européenne est présente presque partout, avec des variations entre les régions et les époques. Les influences sont inévitables et sources de nouvelles variations. Ainsi la broderie Hedebo est-elle souvent associée au Reticello (Petit Filet, ou dentelle à l’aiguille) de la Renaissance italienne.

Superbe exemple de Baldyring réalisé vers 1850. La qualité du dessin et de son exécution laisse à penser que la brodeuse était déjà experte en la matière. C’est en se basant sur ce genre de pièces que des architectes danois comme Martin Nyrop ont réalisé des modèles de broderie Hedebo © Greve Museum, Danemark
Intérieur d’une ferme de la région du Hedebo, vers 1898. On peut voir ici comment les différents meubles était décorée de linges brodés © Greve Museum, Danemark

L’histoire de la broderie Hedebo commence vers les années 1700, dans les fermes de cette région pour décorer le linge et les vêtements de fête. A partir de 1850, la classe moyenne, surtout urbaine, va y puiser de nouvelles sources créatives pour broder le linge de maison. Puis, au début du 20ème siècle, un fort courant identitaire va permettre de préserver cette technique, à la fois dans les musées et dans la vie artistique.

Au début du 18ème siècle, cette technique porte le nom de Hedebosyning, ou couture de Hedebo. Cette apparition s’est faite en parallèle avec la réforme des campagnes pendant laquelle les paysans ont pris une nouvelle mesure de leur importance. Les femmes brodaient sur du lin blanc. Le blanc était un bon moyen pour illuminer les intérieurs des fermes, surtout pendant l’hiver. Ces broderies étaient exposées dans plusieurs lieux de la maison pour marquer les saisons et décorer les objets importants : lits, armoire murale située à côté de la chaise du maitre de maison, montants des portes. Les chemises des hommes, les vêtements des femmes et des enfants étaient aussi brodés, notamment au niveau des cols, des épaules, le long de l’ouverture frontale et des poignets.

Plus une famille possédait de broderies, plus cela signifiait qu’elle était riche et que les femmes de la maison pouvaient passer du temps à broder au lieu de travailler à la ferme.

Les pièces de cette époque sont souvent complexes à étudier car elles portent la trace de plusieurs techniques et capacités d’exécution. Elles sont à la fois fonctionnelles et de grande valeur. Beaucoup de femmes reprenaient les broderies de leurs mères, les réparaient et les utilisaient pour décorer un autre tissu. Elles ajoutaient une nouvelle technique ou utilisaient des points nouveaux pour faire la jonction entre les 2 pièces.

Notez le coussin du premier plan – le centre est une pièce plus ancienne, au fils coupés et hvidsøm. Il a ensuite été découpé de son support initial pour être bordé au crochet et servir de coussin dans les années 1920 © Greve Museum, Danemark

Au milieu du 19ème siècle se développe le mouvement Romantique national. La classe moyenne commence à s’intéresser aux arts et artisanats nationaux, dont la broderie Hedebo. Les paysannes y trouvent une source de revenue en vendant leurs travaux en ville. Une police d’assurance contre le feu datée de la fin du 19ème siècle stipule que tout le linge brodé d’une ferme équivalait au prix de 16 têtes de bétail. La vente d’un couvre-lit brodé selon la technique de Udklipshedebo rapporta à sa créatrice en 1896 plus de 300 couronnes, soit la moitié du salaire annuel d’un ouvrier non qualifié.

Serviette décorative pour le Knaedug (support pour sécher les chaussettes) – Fils tirés (dessin principale avec femmes et bouquets), fils comptés et carrés en fils coupés. La bordure à la dentelle à l’aiguille a été ajoutée postérieurement. Daté de 1839, initiales BID  © Greve Museum, Danemark

A la même époque, les familles riches engageaient souvent des nourrices venant de cette région. Ces jeunes femmes avaient un statut privilégié au sein de la domesticité et beaucoup ont dû apporter avec elles leurs connaissances de la broderie. Les femmes plus aisées se sont peu à peu mises à ces techniques pour décorer leur maison, tout en défendant un sentiment national très en vogue. En 1812, lors d’une exposition, une coiffe brodée typique de cette région était appelée « Coiffe de nourrice ».

D’un autre côté, côtoyant des femmes aisées qui pouvaient voyager ou acheter des biens venant de l’étranger, ces brodeuses pouvaient s’inspirer de nouveaux motifs et techniques et enrichir ainsi leur patrimoine.

Johanne Ryder, Herman Vendel / Huile sur toile, 94×105 cm / Johanne Ryder porte un large col brodé selon les techniques Hedebo. Elle était mariée à un docteur en médecine à Copenhague en 1896  © Greve Museum, Danemark
Serviette décorative – la technique hvidsøm est librement utilisée ici, avec des effets moins « danois » (fils épais à la Française, absence du point de chaînette autour du motif central, etc.) © Greve Museum, Danemark

En 1879, une importante exposition nationale sur l’art et l’industrie est mise sur pied, qui deviendra ensuite le Musée Populaire Danois. La broderie Hedebo est déclarée « trésor national » et une très belle collection commence à être rassemblée. On voit aussi la naissance de la Société pour la promotion de la Broderie Hedebo (début 20ème siècle), qui tente de promouvoir des techniques plus anciennes comme le Hvidsøm. C’est certainement ce qui a permis à cette broderie de passer le tournant du siècle et de continuer à être très appréciée pendant encore des décennies.

Se développe aussi l’idée du « bon goût » et certaines techniques sont rejetées, car considérées comme « déconnectées », comme le Udklipshedebo qui se réalise sans compter les fils. Cependant c’est justement cette technique qui aura la part belle chez les femmes aisées autour de 1900 pour faire leurs nappes mais aussi les cols de leurs robes.

Cols © Greve Museum, Danemark
Haut – 1890, fils coupés et bordure Hedebo typique, composé de 34 demi-rosettes faites de 7 bagues Hedebo au point de feston.
Milieu – vers 1900, fils coupés, bordures largement festonnées typiques des années 1900. Les espaces évidés ont ensuite été remplis de dentelles à l’aiguille.
Bas – Udklipshedebo inversé avec une bordure aux points de feston
Serviette décorative – A noter ici une manière tout à fait unique de broder les initiales : la lettre est coupée dans le tissu puis l’espace vide est recouvert d’un filet de points de feston larges. Ceci demande une très grande habileté pour garder la forme de la lettre. © Greve Museum, Danemark

La broderie Hedebo sera exposée dans plusieurs Expositions Universelles (Londres, 1862 ; Vienne, 1873 ; Paris, 1877 et 1900 ; Chicago, 1892). Elle en vient à représenter la « vraie culture paysanne » danoise.

Née du peuple, cette broderie devient le porte-drapeau de l’esprit libre et populaire ainsi que de la force créative du pays.

Les techniques
Ena Hvidberg, ancienne directrice du Greve Museum, propose une chronologie simplifiée de l’apparitions des différentes techniques. C’est celle que nous vous offrons ici :

Vers 1700 – Syede Hedeboblonder (bords Hedebo cousus)
Broderie pour décorer les bordures, exécutée librement. A rapprocher de la dentelle à l’aiguille. Le point de feston ouvert ou fermé est au centre de cette technique. Elle restera toujours limitée au décor de bordure, passant de bordures étroites à des bordures larges, constituées de nombreuses rangées, avec des motifs allant en se complexifiant : ajouts de dessins floraux et géométriques.

Vers 1700 – Tællesyning (couture comptée)
Technique à fils comptés qui organise des motifs géométriques en utilisant notamment le passé plat. On y trouve des étoiles, des triangles, des animaux stylisés, des personnages humains et des arbres. Elle est identique au punto reale de la Renaissance italienne. Cette technique était très utilisée pour les vêtements ainsi que les knaedug et les montants des portes de l’armoire murale. Elle est souvent associée à la technique Rudesyning.

Six variations (de haut en bas, de droite à gauche) : Motif à fils comptés / Bords Hedebo /Baldyring / Hvidsøm / Carrés aux fils coupés / Udklipshedebo © Greve Museum, Danemark
Serviette décorative – Baldyring, hvidsøm et carrés de fils coupés dans une combinaison plutôt rare © Greve Museum, Danemark

1750-1840 – Dragværktextiles (travail à fils tirés)
Ici les fils de la toile sont retirés pour créer des espaces qui seront ensuite remplis par des motifs brodés tels que des animaux ou des arbres. On retrouve cette technique pendant la Renaissance italienne.

1805-1840 – Rudesyning (carrés à fils coups)
Technique très utilisée jusque vers 1900 pour broder des monogrammes et décorer le linge de maison. Les fils y sont moins tirés que dans le dragvaerktextiles. De petits carrés sont découpés dans le tissu. Des fils sont laissés entre eux, qui seront ensuite recouvert de points de feston pour créer de petites barres. Certains des carrés sont ensuite brodés au point de reprise pour créer un motif d’animal stylisé, des personnages humains, des plantes ou un arbre de vie. Cette technique est souvent associée au Baldyring, au Hvidsøm et au Tællesyning.

1820-1840 – Hvidsøm (point blanc)
Souvent classé dans la broderie à l’aiguille, ce point utilise à la fois les fils tirés et les fils coupés. On le reconnait aux rangs de points de chaînette qui entourent les motifs principaux. Technique utilisée à la fois pour le décor du linge de maison et pour les vêtements. Très rependu dans la société paysanne du 18ème siècle, il n’y est presque plus utilisé dès la moitié du 19ème siècle. Par contre, c’est à ce moment qu’il est repris par les classes moyennes et supérieures qui l’utilisent pour les nappes, ou les pièces décoratives de leurs salons. Ce goût continuera jusque dans les années 1950.
Le dessin était copié sur le tissu, puis des fils étaient tirés, d’autres étaient liés. Les espaces créés étaient remplis par des motifs en lignes ou à carreaux typiques. La brodeuse réalisait ensuite au passé plat et au point de feston de petites fleurs ou des tiges, des cœurs, des vases aux formes organiques voire même des animaux stylisés. Le tout donne un aspect assez baroque.

1835-1855 – Baldyring
Technique de fils tirés et comptés, inspiré par la broderie reticello du 15ème siècle en Italie et en reflète le style rococo. Elle est parfois regardée comme la vraie forme de l’héritage national danois en broderie car elle est le développement du Hvidsøm. Elle précède le Udklipshedebo. Les motifs ici sont souvent rembourrés avant d’être brodés au passé plat, assurant un beau relief. Un stylet était parfois utilisé pour faire de petits trous dans le tissu, comme dans la broderie anglaise.
Des carrés peuvent aussi être brodés : on tire 6-8 fils, on laisse 6-8 fils, on tire encore 6-8 fils, etc. Puis les bords des carrés vides sont brodés de points de feston. Les carrés préservés sont renforcés et brodés en forme de barres reliant les autres carrés. Enfin, les carrés évidés peuvent être remplis de points de feston pour créer un motif plus large.

1855-1870 – Udklipshedebo (dentelle à l’aiguille)
C’est une technique libre, qui utilise aussi bien les fils coupés que les techniques de la dentelle à l’aiguille qui se sont développées à Danemark à partir de 1850. On y retrouve les traditionnels points de feston, ouverts ou fermés. Les motifs sont brodés de courbes, de roues et les espaces de dentelles sont souvent entourés de feuillage au passé plat, rembourré. On utilisait cette technique pour les costumes traditionnels, les cols des chemises des femmes et des enfants et de petites nappes. A partir de 1900, elle est présente dans tous les foyers de la classe moyenne.

Une technique dite “inverse” fait aussi son apparition dés 1850. De petites pièces de tissus sont découpés selon un motif floral ou géométrique. Les bords sont brodés de points de feston et le tout est relié par des points de dentelle à l’aiguille. Ces petites pièces peuvent aussi être brodées librement de points au passé plat, rembourrés ou non. De grands trous décoratifs sont aussi souvent présents.

Poignets de chemises (de haut en bas) – carrés en fils coupés, bordure aux points de feston / carrés en fils coupés et Hvidsøm avec bordure Hedebo aux points de feston / bordures de festons, motif principal en Hvidsøm et Baldyring  © Greve Museum, Danemark

Sources – La broderie Hedebo, Greve Museum
Hedebo Embroidery, TRC Leiden
Broderie Hedebo, Victoria and Albert Museum

Serviette décorative – motif aux carrés découpés © Greve Museum, Danemark

Partager