Histoire du tambour à broder

15/06/2020

Second article de Bénédicte Meffre sur les supports pour broder. La créatrice tient un blog d’une très grande richesse historique où les brodeurs peuvent trouver des articles variés sur leur passion.

Nous avons publié le 1er article sur les Métiers à Broder ici.
Recherches et rédaction Bénédicte Meffre

Tambour à broder, 1790-1800, Boston – environ 40 x 55 x 38 cm / Los Angeles County Museum of Art © LACMA

Après les métiers à broder qui semblent être la première forme d’outil pour tendre l’étoffe en broderie, je vous propose de nous intéresser au tambour ou cercle à broder.
Le tambour à broder est un métier circulaire en bois, généralement composé de 2 cercles qui s’emboîtent pour fixer l’étoffe. Le tambour a donc la même fonction que le métier à broder : tendre le tissu. Il diffère par sa forme et la manière dont on va tendre le tissu dessus.
Je vous propose de remonter à son apparition et son usage en Occident. Une fois encore, nous utiliserons les ouvrages encyclopédiques mais également les tableaux et pièces d’époque pour cette étude. Enfin nous verrons comment en étudiant les broderies d’époques et l’évolution des styles de broderies, on peut suivre la trace de l’usage du tambour à broder au fil du temps.

Les premières descriptions de tambour à broder remontent au 18ème siècle et c’est encore l’Encyclopédie et l’Art du Brodeur qui vont nous renseigner sur la question.


L’art du brodeur, par M. de Saint-Aubin, 1770

L’art du brodeur, par M. de Saint-Aubin, 1770

D’après le texte de Saint-Aubin, il semble que le tambour soit directement lié à l’arrivée de la broderie au crochet [1] depuis la Chine. Il situe cette arrivée 10 ans en arrière, ce qui nous mène vers 1760 (l’Art du brodeur est publié en 1770). Nous observons que le tambour à poser sur les genoux ne possède qu’un seul cercle de bois et que le serrage se fait grâce à une courroie de cuir. Sur le tambour à pied, on ne distingue pas le système de serrage recouvert par une étoffe servant à contenir le tissu qui dépasse du cercle [2].

L’Encyclopédie présente aussi un article sur le tambour à broder. Ici encore, il est question de la broderie au crochet et du point de chaînette :
«Tambour, manière de broder au tambour. Le tambour est un instrument d’une forme circulaire, sur lequel, par le moyen d’une courroie & d’une boucle, ou de différents cerceaux qui s’emboîtent les uns dans les autres, on tient tendue une toile ou une étoffe légère de soie, sur laquelle on exécute avec une aiguille montée sur un manche, & qui a sa forme particulière, le point de chaînette, soit avec un fil de soie nue, ou couvert d’or ou d’argent, & cela avec une vitesse & une propreté surprenante. Avec ce seul point, on forme des feuilles, des fleurs, des ramages, & une infinité d’objets agréables dont on embellit l’étoffe destinée à des robes & autres usages. Voyez dans nos Planches le tambour & ses détails, l’aiguille, & même la manière de travailler, qu’elles feront concevoir plus clairement que tout ce que nous en pouvons dire.»

Le Brodeur, Encyclopédie de Diderot © ARTFL Encyclopédie

L’Encyclopédie décrit également un système avec un seul cercle de bois et une courroie pour le serrage mais aussi le système avec 2 cercles qui s’emboîtent.
L’article décrit ensuite la manière de réaliser le point de chaînette au crochet. La planche de l’Encyclopédie montre le tambour ainsi que le détail du point formé avec cette technique.

Les plus anciennes représentations de tambours à broder que j’ai pu retrouver datent de la même période. En voici quelques exemples. On peut noter que sur toutes ces reproductions, la brodeuse tient bien un crochet et non une aiguille.

Madame la comtesse de Chevreuse, dessin de Louis de Carmontelle, 1758 © Musée de Chantilly

Qu’en est-il des broderies de l’époque ? On l’a vu, à son introduction, le tambour est intimement lié à la broderie de chaînette au crochet. Au cours du 18ème siècle, avec l’engouement grandissant pour le choix de ce point pour décorer les vêtements, on observe un changement dans les décors brodés. Dans son livre 18th Century Embroidery Techniques, Gail Marsh établi une liste des caractéristiques permettant de différentier le point chaînette réalisé à l’aiguille et au crochet :
• Les motifs discontinus avec des lignes s’interrompant souvent sont plus typiques de l’aiguille,
• Les motifs aux angles aigus font pencher pour l’aiguille tandis que les changements de directions plus arrondis pour le crochet,
• La manière de terminer les lignes ou les angles varie d’une technique à l’autre,
• Les points au dos de la broderie sont plus réguliers et rectilignes avec le crochet.

Elle estime que les broderies au crochet et tambour sont rares avant 1760 mais vont se développer rapidement dans les années 1870-1880.

The Fair Lady working Tambour, Carington Bowles, vers 1766-1784 / 2010,7081.1018 © British Museum

Si le tambour est arrivé en Occident au 18ème siècle avec la technique de la broderie au crochet, à quel moment est-il devenu un cadre à broder comme un autre, utilisé en contexte domestique ou professionnel ?
Difficile de trouver une réponse précise à cette question. Lorsque l’on peut identifier la technique de broderie employée [3] sur les reproductions du 18ème-19ème siècles, il semble que nous ayons toujours à faire au crochet.

The Ladies Waldegrave, Sir Joshua Reynolds, 1780 /NG2171 © National Galleries Scotland

Jusque dans les années 1870, la broderie domestique la plus populaire en Europe semble avoir été la tapisserie au point. Que se soit avec les patrons de broderie de Berlin et la production de grilles modèles très populaires entre 1840 et 1880 ou les nombreux patrons disponibles dans la Mode illustrée, on voit tout l’engouement de ce type de broderie à l’époque. Or, pour ce type de broderie, le tambour est assez mal adapté à cause de l’épaisseur de l’ouvrage.
«Malgré la variété que les femmes trouvent dans les travaux au crochet, au filet, etc., et malgré l’attrait qu’offrent tant de combinaisons nouvelles, la tapisserie conserve toujours ses anciens droits; elle est toujours le passe-temps le plus agréable, et c’est peut-être le seul travail que l’on fasse, non en vue du résultat, mais pour le plaisir même de le faire. Ces résultats sont cependant fort appréciés par tous ceux qui savent que la tapisserie, habilement mêlée aux détails d’un ameublement, donne de la gaieté et de la vie au logis.» La Mode illustrée n°6 (04 février 1860).
On le voit à la description de ce magazine : c’est un type d’ouvrage pour s’occuper autant que pour décorer son intérieur. D’où, probablement, le fait que beaucoup de portraits et tableaux d’époques montrent ce type de broderie sur métier rectangulaire (qu’on appelle encore métier à tapisserie) plutôt que sur un tambour.

Femme avec un cadre à broder, 19ème siècle, Tito Agujari © Raccolta Musei Ciuici, Trieste

Pour connaitre l’évolution du support à broder, tournons-nous vers la broderie blanche ou plumetis ou broderie anglaise dont les différentes variations sont également populaires à l’époque. Au début du 19ème siècle plusieurs centres de broderie se développent autour de la broderie blanche : dans les Vosges (Fontenoy-le-Château), en Suisse (canton d’Appenzell), en Écosse (Glasgow). Peu à peu, ce type de broderie se répand également dans la sphère domestique [4]. Ici encore, l’indice reste faible car beaucoup de ces broderies ne nécessitent pas vraiment que la toile soit tendue sur un métier.
Si on s’intéresse maintenant à la mode, une anecdote peut nous donner des indices sur ces évolutions En effet, en Écosse, les ateliers de Mrs Jamieson of Ayr semblent être passés de la broderie au crochet à la broderie blanche dans les années 1815-1820. Gail Marsh dans son livre 19th century embroidery’s techniques souligne que les ateliers et brodeuses qui travaillaient auparavant sur la broderie au crochet étaient déjà équipés. Elles ont pu utiliser ce matériel pour la broderie blanche. Dans ce cas, une mode qui en remplace une autre peut nous indiquer le moment où le tambour a pu être utilisé pour de nouvelles techniques.

Enfin, en 1886,Thérèse de Dillmont, dans son Encyclopédie des ouvrages de dames, décrit le tambour comme métier à broder le plus courant.
Il semble donc que, sans faire grand bruit, le tambour se soit imposé en l’espace de moins d’un siècle, au moins dans la sphère domestique. Dans les ateliers professionnels, le métier rectangulaire restera l’outil le plus fréquent pour des raisons pratiques.
Vous pouvez consulter ici mon tableau Pinterest sur les métiers et tambours historiques.

Encyclopédie des ouvrages de dames, Thérèse de Dillmont, 1886

Notes
[1] Le terme anglais tambour embroidery qui désigne la broderie au crochet aurait gardé la trace de cette origine.
[2] Il est effectivement souvent nécessaire de relever et maintenir le tissu que l’on est en train de broder au tambour afin d’éviter de le piquer par erreur ou le salir à force d’être manipulé.
[3] Indications: manche du crochet, bobine sous le tambour sur un dévidoir, positions des mains, etc.
[4] Une fois encore dans la Mode illustrée, outre les grilles de tapisserie au point, le type de broderie le plus fréquent appartient au groupe de broderies anglaise, plumetis, etc.

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