Iraq – Les Charugas d’hier et d’aujourd’hui

24/06/2020

Article de Fatima Abbadi
Traduit de l’Anglais par Claire de Pourtalès


En 2016 lors d’une visite au Centre Tiraz de Amman (Jordanie), j’ai eu le privilège de voir cette rare tenue de fête de la ville de Qaraqosh (Iraq du Nord), datant de la première moitié du 20ème siècle. Ce fut le coup de foudre. Ce qui m’a tout de suite plu, c’était les dessins géométriques tout à fait uniques de ce type de robe, très différents des motifs Palestiniens auxquels je suis habituée.
La tenue complète est composée de plusieurs robes et d’une sorte de châle appelé Charuga, fixé par un nœud à l’épaule. Sur la robe vue en Jordanie, il était rouge. Je n’avais jamais vu ces motifs avant – ils étaient à la fois fascinants et mystérieux. J’ai tout de suite voulu en savoir plus et j’ai commencé des recherches sur internet, pour trouver des sources, des livres, mais en fait ces tenues sont très peu connues hors de leur région. Ceci peut être dû à la guerre, aux déplacements de populations, etc. Après des jours de recherches, j’ai commencé à perdre espoir de pouvoir trouver des indications. J’ai mis mon étude de côté, en espérant qu’un jour je puisse être plus chanceuse.

Shaktta et Charuka – robe de fête en coton et laine, vers 1930, Quaraqosh, Iraq du Nord – Collection Layla Pio © Fatima Abbadi
Photo prise lors d’une exposition au centre Tiraz, Amman, Jordanie.
Femmes de Qaraqosh portant les Charugas traditionnelles – Collection Suzan Sukari

En janvier de cette année, j’ai ouvert un atelier pour enseigner la broderie arabe à la communauté arabe exilée à Capelle aan den IJssel (Pays-Bas).
Une des femmes présentes, Nourhan, venait d’Iraq et m’a demandé de parler des broderies de son pays.
Comme j’étais incapable de lui répondre, j’ai repris ma recherche sur les Charugas. Il m’a fallu plusieurs mois pour découvrir à Qaraqosh une femme qui pratiquait encore ce type de broderie. Son nom est Suzan Sukari. Voici son histoire.

Suzan Sukari est née à Qaraqosh. Elle a appris à broder les Charugas avec sa grand-mère, qui était alors réputée pour son talent dans toute la région. Pour Suzan, la tenue traditionnelle n’est pas juste un sujet de fierté pour son héritage, mais c’est aussi un lien avec le passé, avec les traditions chrétiennes et assyriennes de son peuple.
Toute sa vie, Suzan a brodé, même pendant les heures les plus tragiques. La Charuga est son lien avec Qaraqosh, une sorte de carte d’identité que chaque femme de la région porte avec fierté.
De par sa longue expérience, elle a vu avec tristesse disparaitre les anciens motifs et leurs codes. Mais un nouveau langage est né.

D’une génération à l’autre, la transmission d’un savoir – Collection Suzan Sukari
Dessins et broderies de Suzan Sukari © Suzan Sukari

Les femmes continuent de maintenir cette tradition qui les distingue des autres femmes du pays. Elles portent toujours les Charugas à carreaux noirs et rouges. Aujourd’hui, dès qu’une fête a lieu, on peut voir les femmes porter leurs magnifiques Charugas colorées – parfois simplement en rouge, jaune et noir. Les couleurs ne sont plus liées à l’histoire ou une appartenance villageoise. Historiquement, les femmes portaient des Charugas rouges unies quand elles travaillaient aux champs, de cette manière la poussière et la boue étaient moins visibles sur leurs vêtements. Le noir était réservé aux veuves. Aujourd’hui, les femmes portent les couleurs qu’elles ont envie de porter. Certains motifs, comme une église particulière, les relient à leurs racines. « Nos traditions se sont perdues avec le temps, avec la difficulté de trouver ou de fabriquer les matières traditionnelles dont nous avions besoin, à cause de la guerre, des déplacements et de la modernité. »

Aujourd’hui, les filles et les femmes qui souhaitent une Charuga brodée demande quelque chose d’unique, de personnel, et non plus les motifs géométriques tels que les triangles, les fleurs, les étoiles, la lune ou les petites croix traditionnelles. A la place, les Charugas modernes arborent de larges motifs comme des églises, des scènes de la vie quotidienne, comme un homme sur une charrette tirée par un âne, une femme en train de traire une vache, des gens dansant la dabka (une danse traditionnelle où les danseurs se tiennent par la main) ou même des scènes religieuses comme la Cène (Dernier Repas du Christ).

Dessins et broderies de Suzan Sukari © Suzan Sukari
Dessins et broderies de Suzan Sukari © Suzan Sukari

Les nouveaux motifs représentent la modernité, comment les choses ont évoluées et changées très rapidement, effaçant tous les signes du passé pour laisser la place aux signes nouveaux. Les femmes, à travers leurs Charugas, veulent parler d’elles-mêmes, raconter leur vie (par exemple, le dessin d’une église particulière) ou broder ce que faisaient ou aimaient leurs ancêtres.
Dans le passé, les Charugas n’étaient portées que lors des fêtes religieuses comme Pâques, Noël ou les baptêmes. Aujourd’hui, toutes les occasions sont bonnes, comme le Jour des Professeurs, la fin de l’année scolaire, etc. On y porte la tenue traditionnelle complète avec fierté et joie.
Suzan raconte qu’il faut beaucoup de temps pour broder une Charuga, qu’il faut bien connaître un grand nombre de points (comme le point de chaînette, le passé plat, le point avant etc.) et savoir manier l’aiguille avec dextérité. Le tissu brodé est généralement un carré de 1 mètre de côté. Suzan brode sans tambour ou métier à broder.

En 2014, l’État Islamique avance vers Qaraquosh, visant en particulier les minorités comme les Yazidi et les Chrétiens. Suzan doit s’enfuir avec ses 6 enfants, en laissant tout derrière elle. Ils vivront 3 ans dans un camp au Kurdistan avant de pouvoir rentrer. Mais même là, Suzan a toujours continuer à broder ses Charugas. A son retour, elle a trouvé une région effacée : tout avait été rasé, les musées, les maisons, les églises, tout avait disparu. Plus rien ne restait de la civilisation passée, vieille de plus de 1800 ans. Qaraqosh avait disparu avec sa culture. C’est à ce moment-là que Suzan décide de rester en Iraq et de continuer sa mission de gardienne des traditionnelles Charugas. Qu’importe le coût.

Dessins et broderies de Suzan Sukari © Suzan Sukari
Suzan Sukari (à droite) et sa fille, portant des Charugas modernes © Suzan Sukari

Note du Dr. Gillian Vogelsang-Eastwood, directrice du Textile Research Centre (Leiden) : Après avoir publié cet article sur notre blog, le centre a décidé de commander un certain nombre de modèles auprès de Suzan Sukari, dont une Charuga et plusieurs exemplaires des motifs employés. Nous voulons ainsi l’aider dans son travail, et faire connaitre sa mission culturelle au nom des Chrétiens d’Iraq. Ces éléments seront inclus dans une mini-exposition qui aura lieu dans notre centre.

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante ! Merci! Claire

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