La Robe Rouge – un magnifique projet social brodé

18/10/2020

Commencée en 2009, la Robe Rouge a été terminée 10 ans plus tard. Brodée par 202 brodeuses de 28 pays différents, elle porte la marque des victimes des guerres (Kosovo, Rwanda, Congo), des réfugiées palestiniennes, des brodeuses de luxe de Paris ou de Bombay, d’artistes du Pays de Galles et de Colombie, de femmes qui trouvent un moyen de gagner leur vie avec la broderie comme en Afrique du Sud ou au Sinaï. La plupart sont des femmes qu’on n’écoute jamais. Ce sont leurs histoires qu’elles ont ainsi pu broder. Rencontre avec Kirstie Macleod, l’artiste au coeur de cet incroyable projet. 

Interview par Claire de Pourtalès

Quelle est votre histoire avec la broderie ?
Je suis une artiste, une yogi Kundalini et la mère de deux jeunes garçons. J’habite dans le Somerset, en Angleterre et je travaille avec le tissu, tout ce qui touche au tissu. J’ai une fascination particulière pour la broderie, pour sa diversité, son potentiel comme moyen de communication (voire de subversion), son histoire et son usage à travers le monde, à la fois comme art et comme pratique quotidienne. J’aime sa régularité, son aspect méditatif, l’effet guérisseur que l’on ressent en la pratiquant.

Avez-vous aussi réalisé quelques points sur la robe ? En quelle technique ?
Oui, j’ai brodé plusieurs éléments de la robe, généralement assez petits, pour marquer un évènement particulier. J’ai aussi brodé la toile d’araignée du dos, qui est au point de couchure.

La Robe rouge terminée, portée par Natasha Faye Hopkins © Dave Watts
Le dos brodé par Kirstie Macleod © Kiyah Cross

Comment est née votre idée ? Est-ce que le dessin d’une robe était votre première idée ?
On m’a demandé de broder une pièce d’art pour Art Dubai 2009, avec un budget offert par le British Council. J’étais très excitée ! J’ai une vraie fascination pour les différentes cultures (ayant grandi aux quatre coins du monde), et je voulais créer une œuvre qui unisse les identités, qui rassemble les gens – sans frontières ni préjugés – une œuvre qui soit comme un espace où les femmes puissent exprimer leurs ressentis, se sentir fortes et entendues. L’utilisation d’une robe était alors évidente car c’est un objet féminin très fort.

Qui a cousu la robe ? Pourquoi « rouge » ?
Depuis des années je travaille avec la couturière Gail Falconer sur des sélections de robes pouvant avoir un vrai impact sur l’art, la performance ou les commandes individuelles.

A travers mes recherches sur l’héritage textile des Émirats Arabes Unis (qui avaient commandé la robe), j’ai appris que la soie rouge était particulièrement vénérée. J’aime aussi ce qui se dégage de cette couleur, à la fois l’amour, la force, la colère, le sang… Le rouge évoque ainsi des expériences très humaines et je trouvais qu’il reflétait bien la voix des femmes.

Journée internationale de la Femme, Bristol (UK) © Mireya Gonzalez

Comment le projet s’est-il mis en place ?
En fait j’ai tout organisé moi-même, tout en travaillant à côté et en assumant l’éducation de mes enfants. Cela a été un processus assez naturel – le tout presque entièrement organisé depuis mon ordinateur ! J’ai reçu quelques dons privés de collectionneurs d’art et de brodeurs enthousiastes à travers ces 10 ans, mais la grande majorité des fonds, surtout depuis les 5 dernières années, c’est moi qui les ai apportés. Il était important que les brodeurs soient payés. J’ai utilisé mes contacts dans l’art et le monde textile, dans mes listes d’amis et sur les réseaux sociaux pour contacter les divers artistes qui ont brodés la robe. Malheureusement, mes fonds ne m’autorisaient pas à voyager avec la robe à chaque fois. De ce fait, j’ai envoyé des fragments de tissu pour être brodés.

Les brodeuses

Les instructions aux artistes étaient de broder un élément de leur identité, de leur culture, quelque chose qu’ils voulaient partager d’eux-mêmes… une histoire qu’ils voulaient raconter.
Les brodeurs ont utilisé leurs propres fils, ce qui ajoute un énorme intérêt et une grande diversité à la robe.
Une fois le travail fait, les artistes me les retournaient et on les ajoutait à la robe.

Plus le projet avançait et plus la robe devenait chère en elle-même et trop chère à envoyer (la robe pèse aujourd’hui environ 20 kg). Mais j’ai quand même pu aller au Sinaï et au Mexique avec elle, ce qui était formidable !

Broderies de Colombie, du Japon et du Pakistan © Dave Watts
On devine encore les broderies d’or réalisées par  l’atelier Albert Gauguin (Paris) au tout début du projet.

Quelles réactions avaient les brodeurs ?
Au début, beaucoup étaient incertains – ils ne voyaient pas le résultat, les couches ajoutées les unes aux autres. Mais à mesure que le projet prenait de l’ampleur, les artistes étaient très heureux d’y contribuer. A la fin, certains brodeurs venaient spontanément me demander de pouvoir y participer.
Nous avons pu présenter de petites vidéos sur Instagram. Deux films sont aussi prévus – l’un se penchera sur les éléments visuels de la robe lors des expositions, et l’autre sera un vrai documentaire. Tous les deux demandent des fonds pour être réalisés. C’est ce à quoi je travaille maintenant.
Il y a aussi l’idée d’un livre…

Question pratico-pratique : comment avez-vous fait pour la garder si propre ? 
Un simple linge humide et beaucoup d’amour !

Quel a été l’impact de la pandémie sur ce projet ?
Le Covid a eu un énorme impact. L’exposition prévue à Mexico, au Museo Des Artes Popular, a été annulé, et tout notre beau voyage stoppé net. J’ai ensuite attrapé le virus (certainement lors de notre impossible voyage de retour vers l’Angleterre). Puis le monde s’est arrêté – et la robe s’est reposée pendant 6 mois. Je commence tout juste à travailler dessus, maintenant que mes fils sont à l’école. Il y a beaucoup de projets d’expositions, surtout aux États-Unis.

Cercle de brodeuses à Chiapas, Mexique © Kirstie Macleod
Broderies du Kenya, du Kosovo et de Suède © Dave Watts

Une anecdote à partager ?
Rencontrer des artisans au Mexique, et broder avec eux a été une expérience tout à fait spéciale. J’ai pu partager quelques jours de leur quotidien, vivre avec eux, chez eux. Unique!
Recevoir le premier prix de la compétition internationale Valcellina d’art du textile, à Maniego en Italie en 2005 a été un très beau moment aussi.
Sinon, à chaque fois que je recevais une nouvelle broderie, quand je pouvais enfin toucher ce travail, l’énergie qu’il dégageait, je me sentais vraiment privilégiée.

La Robe rouge terminée, portée par Natasha Faye Hopkins © Dave Watts
Broderie du Sinaï, du Mexique, d’Afrique du Sud © Dave Watts

Que pouvez-vous nous dire du Cube* ?
Au tout début, il s’agissait d’une installation avec un très peu subtile élément féministe. Je voulais exprimer le sentiment d’oppression et d’enfermement que vivent les femmes, et comment les spectateurs se percevaient en train de regarder une femme (moi) en train de broder une robe. Je portais la robe, et j’étais installée dans un cube de perspex transparent, comme un bijou ou une pièce de musée. Avec les années, j’ai beaucoup changé, je suis plus calme et centrée. Alors au lieu d’une grande déclaration, je choisis aujourd’hui de célébrer la féminité – elle est hors de sa boîte et se tient debout avec force et énergie !
* voir les photos sur son site

La Robe Rouge exposée au Musée des Arts populaires, Mexico © Kirstie Maclead
Catalina brodant son dessin © Catalina Sánchez Gaviria

Après cette interview, j’ai aussi rencontré Catalina, une brodeuse qui a participé à ce projet. Voici son témoignage: « Bien que je sois née et que j’ai grandi en Colombie, j’habite en ce moment en France, à Lyon. Quand Kirstie a commencé à chercher des brodeuses pour son projet de Robe Rouge, j’ai tout de suite sauté sur l’occasion. Je me sens honorée d’avoir pu travailler « côte à côte » avec toutes ces femmes extraordinaires venant du monde entier.

L’idée était de broder une pièce qui parle de notre pays et de nous-mêmes. Mon dessin voulait rassembler notre riche biodiversité et la complexité de notre société pour offrir l’espoir d’un monde meilleur. Habiter à l’étranger a eu un impact fort sur ma participation. On perçoit son pays avec une nouvelle perspective quand on le voit de loin, et d’un point de vu plus large, on ressent autrement l’espace dans lequel ont vit. C’est ce genre d’expériences qui rapprochent les femmes et les hommes dans leur humanité, qui consolident les communautés. Je suis très reconnaissante d’avoir pris part à ce projet. »

Site de la Robe Rouge : https://reddressembroidery.com/
Compte Instagram pour la Robe Rouge : https://www.instagram.com/thereddress_embroidery/
Site de Kirstie Macleod : http://www.kirstiemacleod.co.uk/

La Robe rouge terminée, portée par Natasha Faye Hopkins © Dave Watts

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante! Merci! Claire

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