Le dîner de Judy Chicago – 1ère partie

29/07/2019

Entre 1974 et 1979, Judy Chicago a travaillé à une très grande installation – The diner party (ou Le Dîner)

Cette œuvre se compose de plusieurs pièces (bannières, photos, estrade) mais surtout d’une longue table en triangle, avec 39 sets de table représentant 39 femmes ayant eu un rôle important dans la société. Sur chaque set est posé une assiette « sexuée », image pleine de symboles (couleurs, formes) de la femme en question.

Pour ce site, je me suis intéressée aux sets de table uniquement car ils sont tous brodés. L’intérêt est le lien très fort unissant chaque set avec un type de broderie situé dans le temps et l’évolution du rôle de la femme à travers ce travail. C’est un peu une histoire de la broderie qui nous est proposée.

The Diner Party - Brooklyn Museum of Arts
The Diner Party – installation de Judy Chicago – Brooklyn Museum of Arts

Le musée de Brooklyn a écrit un très intéressant article sur cette œuvre. J’en traduis ici quelques extraits. Comme l’article aurait été trop long en le conservant tel quel, j’ai fait des choix parmi les 39 femmes mentionnées et je les ai rassemblées en 3 articles, selon les 3 époques voulues par Chicago.

Pour voir toute l’œuvre : https://www.brooklynmuseum.org/eascfa/dinner_party/home

Note 1 – Le set est posé à travers la table : le devant nous fait face ; le dos retombe de l’autre côté de la table.
Note 2 – La plupart des explications des symboles sont tirées du livre de Judy Chicago, Embroidering Our Heritage.
Note 3 – Les rectangles blancs sur les sets représente les emplacements des assiettes, couverts, etc. 

Première époque – De la préhistoire à l’Empire romain

Déesse primordiale (Mythique)
Ce que nous savons des déesses préhistoriques nous vient des fouilles archéologiques et de quelques traditions orales encore existantes, comme les « Old Women » chez les Aborigènes d’Australie. Il s’agit d’une image de Terre Mère, une force de création féminine et sacrée dont on retrouve des représentations symboliques datant du Paléolithique – voir notamment les sculptures des Vénus.

 

Son set de table
Le set évoque l’importance du travail des femmes lors du Paléolithique. La spirale entourant l’initiale du nom de la déesse représente les premiers paniers et poteries faites par les femmes : ce motif était fréquemment utilisé. La peau de veau représente les premiers vêtements faits par les femmes : elle est décorée de coquillages cauri, un ancien symbole de fertilité féminine.

Déesse Primordiale

Déesse serpent (Mythique)
En 1903, Sir Arthur Evans découvre des fragments de deux statuettes en faïence à Cnossos (Crête). Elles représentent une femme tenant des serpents dans ses mains. Il appela l’une, Déesse Mère et l’autre, Prêtresse. Ces figurines sont devenues les images iconiques de la civilisation Minoenne.

 

Son set de table
Le set est décoré à la fois d’ivoire et d’or, dans des tons bruns et jaunes. Le motif du serpent est apparent sur le dos du set ainsi qu’autour de l’initiale de la déesse sur le devant. Le bord du set est brodé de motifs similaires à ceux des vêtements des Minoens, le volant faisant référence à la robe portée par les figurines.

Déesse Serpent

Sophie (Mythique)
La déesse de la sagesse apparaît dans presque toutes les premières sociétés : Athéna (Grèce), Minerve (Rome), Tara (Bouddhisme) ou Inanna (Sumer).

 

Son set de table
Les pétales perdent de leurs couleurs en allant vers le centre, pour signifier la perte du pouvoir féminin avec l’arrivée du Christianisme. Le filet de mousseline posé sur les broderies est le symbole de la perte de tout éclat et de toute importance publique dans la vie des femmes qui se marient.

Sophie

Amazone (Légendaire)
Homère semble avoir été le premier à les mentionner. Selon la mythologie grecque, les Amazones étaient des guerrières vivant dans le Nord-Est de la Grèce pendant l’Age du Bronze (v. 1900-1200 av. J.-C.).

Son set de table
Le set représente les Amazones à la fois comme des guerrières et comme des orantes de la déesse. La palette de couleurs – noir, rouge et blanc – est celle traditionnellement utilisée pour les représenter.
Chicago a ajouté plusieurs symboles au dos du set : l’œuf blanc (fertilité), le croissant rouge (adoration de la Grande Mère et son lien avec la lune), les haches à double tranchants (que l’on retrouve dans les illustrations de l’adoration de la déesse en Crète vers 2600-1400 av. J.-C.), le pectorale. Sur le devant du set, on retrouve une peau de serpent, utilisée par les Amazones comme cuirasse. Les laçages des bords évoquent les bottes des guerriers, comme on peut le voir sur l’autel de Zeus à Pergame, construit vers 180 av. J.-C. Les tranchants des haches et les laçages sont brodés au point de nœud en utilisant des fibres de cuivre, de la même manière que l’étaient les vêtements à cette époque.

Amazone

Hatshepsout (Reine d’Égypte – v. 1508- v. 1457 av. J.-C.)
Hatshepsout régna sur l’Égypte comme un véritable pharaon pendant la jeunesse de l’héritier officiel. Elle adopta le rôle et le titre officiels réservés aux rois.

 

Son set de table
La prospérité que connut l’Égypte sous son règne est visible sur son set : des hiéroglyphes, symboles des louanges dues à la reine, sont brodés sur de fines bandes de lin blanchi, qui rappelle la haute qualité de ce tissu à l’époque d’Hatshepsout. Les bords roses et verts reprennent les motifs et les couleurs trouvés sur les fresques de la tombe de la reine. Les cercles bleu-vert dans le dos du set reprennent les couleurs du collier du pharaon. Dans l’Égypte ancienne, ces couleurs étaient associés aux dieux, et aux pharaons, leurs descendants.
Les symboles sur le devant du set signifient « Déesse de Tout-Bien, Juste Pharaon d’Égypte ».

Hatshepsout

Aspasie (v. 470- v. 410 av. J.-C., Asie Mineure)
Aspasie de Milet était une érudite et une philosophe qui a influencé la pensée de son temps (Périclès, Platon, Socrate), dans une culture qui reléguait les femmes au rang de citoyennes de seconde classe.

Son set de table
Il est décoré de références au type de vêtements et de bijoux portés par les hommes et les femmes de ce temps. L’élément le plus reconnaissable est le chiton, semblable à la toge romaine, suggéré par le drapé sur le devant du set. Deux épingles brodées en forme de feuille retiennent le tissu. Il renvoie aux fermoirs utilisés par les Grecs sur leurs manteaux. Au dos du set sont brodées 6 palmettes noires imitant de manière stylisée les palmiers et les chèvrefeuilles, motifs récurrents dans l’art grec, aussi bien sur la poterie qu’en architecture. Le motif de vigne en fleur, brodé avec des fils noirs, argent et or sur les bordures du set reprend le motif trouvé sur les vases et les urnes grecs.

Aspasie

Boadicée (v. 25 av. J.-C. – v. 62 apr. J.-C., Angleterre)
Cette fameuse reine guerrière a régné sur une région de l’actuelle Angleterre lors du 1er siècle apr. J.-C. quand l’Empire romain envahissait les territoires des Celtes. Le nom viendrait du mot Bouda qui signifie Victoire en Celte, l’équivalent du prénom Victoria.

Son set de table
Chicago et son équipe ont décidé d’utiliser des motifs celtes forts pour représenter la reine guerrière. Les motifs sont brodés en utilisant du feutre : en effet, de nombreux chercheurs pensent que les premiers tissus étaient issus de la pression des fibres et non du tissage. Pour réaliser ce feutre, l’équipe de Chicago a pressé des fibres de laine avec de l’eau et de la chaleur. Le motif circulaire entourant l’assiette signifie à la fois la force de Boadicée et la mainmise des Romains sur son autonomie et son pouvoir. Des bijoux (émaux) ont été fabriqués pour ce set, reproduisant les bijoux traditionnels celtes tels que Boadicée en aurait portés. Les motifs brodés sur le set et entourant la lettre B sont aussi adaptés de dessins trouvés sur des bijoux, des boucliers et des miroirs de cette époque.

Boadicée

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