Orner ses manches de broderie – Chine ancienne

29/12/2019

La broderie a toujours été considéré comme un art majeur en Chine, ce qui a permis son développement à la fois technique et créatif. Elle sert, comme la peinture, la calligraphie, la sculpture, à exprimer des émotions, des sensations, à transmettre l’histoire ou une histoire, à unir un peuple autour de ses symboles (dessins, couleurs, formes).
C’est donc encore en Chine que nous partons à la découverte de ces fines bandes brodées qui décoraient les larges manches des robes des femmes.

Admirez la bande brodée en miroir au point de Pékin aux fils de soie et de métal argenté / T.211A-1957 ©Victoria and Albert Museum London
14ème siècle – Soie et fils d’or, point de noeud et de couchure / T.94A-1948 ©Victoria and Albert Museum London

Histoire
En 1644 les Mandchoues prennent le pouvoir en Chine et fondent la dynastie Qing. Leur costume est un mélange de traditions nomades et de soies tissées des Hans. Lors de la dynastie précédente (Ming), les femmes avaient commencé à broder le rebord de leurs manches, tradition reprise par les Mandchoues.

14ème -15ème siècles – Soie et fils d’or, point de Pékin et de couchure / T.115A-1948 ©Victoria and Albert Museum London

Pendant les 200 ans qui suivirent, le costume féminin va passer d’un assemblage de tissus superposés assez souplement à des robes et des jupes de plus en plus structurées et en même temps plus larges. Elles sont très souvent ornées d’un décors brodé élaboré, qui recherche l’harmonie ou la dissonance. Le développement des ateliers de brodeurs professionnels permettra la création et le déploiement d’une broderie de plus en plus riche et variée. On voit alors l’arrivée de guildes, de dessinateurs professionnels de motifs, d’agents intermédiaires, etc.
Ces brodeurs professionnels décorent ainsi les vêtements officiels, ceux de cérémonies et ceux pour le théâtre, se focalisant sur les accessoires tel que les cols ou les bordures.

14ème-15ème siècles – Soie et fils d’or, point de Pékin et de couchure / T.100A-1948 ©Victoria and Albert Museum London
14ème -15ème siècles – Soie et fils d’or, point de Pékin et de couchure (détails) / T.115A-1948 ©Victoria and Albert Museum London
18ème siècle  / T.159A-1948 ©Victoria and Albert Museum London

Description
Les robes des femmes avaient des manches très larges sur lesquelles étaient cousues les bandes brodées. Celles-ci se composaient de deux parties dont l’une était brodées et l’autre cousue à la manche. Les bandes faisaient environ 18 cm de large sur 1 m de long

La partie visible n’était souvent brodées que sur l’arrière de la manche : les femmes gardaient leurs mains dans leurs manches, croisées sur leur ventre, rendant visible le dos brodé.
A l’automne et en hiver, les tissus étaient en satin ou en damas de soie, doublés de fourrure ou de coton. Au printemps, la doublure était en soie, puis en été on passait à une gaze de soie ou de la soie perforée qui laissait passer l’air.

19ème siècle  / T.158A-1948 ©Victoria and Albert Museum London
19ème siècle, bords brodés et cousus à la manche – soie et fils d’or  / T.26-1958 ©Victoria and Albert Museum London

Très souvent la bande brodée ne correspondait pas au dessin, aux couleurs ni même au type de tissu de la robe : elles étaient faites pour être cousues et décousues selon les besoins.

Dessins
Pour ces décors, les artistes pouvaient puiser dans un vaste vocabulaire symbolique, utilisé dans les autres arts décoratifs. Les dessins provenaient du monde naturel, de la mythologie et de la littérature classique.

17ème siècle, scène tirée de la littérature chinoise / T.132A-1948 ©Victoria and Albert Museum London
19ème siècle / T.161A-1948 ©Victoria and Albert Museum London

Les robes informelles (qui n’étaient pas portées lors des cérémonies) permettaient plus de choix dans les dessins : souvent des motifs liés à une longue vie, à une nombreuse famille ou à un mariage heureux. Les chinois reconnaissaient facilement toutes ces références, comme la pivoine évoquant richesse et distinction ou le lys, symbole offert aux jeunes femmes lors de leur mariage pour leur souhaiter beaucoup de fils.
Une des références littéraires fréquente est celle de la dévotion du Seigneur Wei qui attendit sa bien-aimée sous un pont (le Pont Bleu) et fini noyé par la montée des eaux. Le papillon (longévité) buvant le nectar des pivoines évoque les joies de l’amour.

On retrouve aussi des éléments d’architecture tels que des jardins, des terrasses, des pavillons. La nature (paysages, oiseaux, insectes, chevaux, fruits et une grande variété de fleurs) est aussi une source infinie de motifs.
N’oublions pas non plus l’importance des couleurs pour les Chinois : le jaune est celle de l’empereur, le rouge est le symbole de la joie, souvent porté lors des mariages ; le blanc est réservé pour les enterrements et le deuil.

17ème siècle / T.130A-1948 ©Victoria and Albert Museum London
19ème siècle – Bandes décorées de créatures mythiques / T.156A-1948 ©Victoria and Albert Museum London

Techniques
La technique du Kesi est la plus recherchée. Elle demande beaucoup plus de temps que le tissage complet (quand le fil de trame traverse tout le tissu) ou que la broderie. Chaque couleur est tissée sur la largeur nécessaire, jamais plus. Le dessin est parfaitement réversible. Les bandes brodées au Kesi sont très rares. Parfois, pour gagner du temps, de très petits détails comme les yeux des personnages, sont dessinés à l’encre, pratique qui se répand au 19ème siècle

Les bandes sont brodées dans un large choix de techniques. Certaines sont réalisées avec une seule technique, d’autres avec un mélange.

Le passé plat et le passé empiétant, le point de tige ou de filet, le point de Pékin et la technique de la couchure sont les plus utilisés. Le point (ou nœud) de Pékin est parfois appelé Le Point Interdit. Mais les avis divergent sur l’origine de ce nom : pour les uns il a été inventé dans la Cité Interdite, pour d’autres il aurait été interdit car il provoquait la cécité des brodeurs.

19ème siècle – Broderies au passé plat / T.123A-1948 ©Victoria and Albert Museum London
19ème siècle – Broderies réalisées avec des couleurs artificielles / T.153A-1948 ©Victoria and Albert Museum London

Les brodeurs combinent souvent astucieusement leurs points avec le fond à broder pour créer des effets d’optique comme des animaux à moitié immergé dans l’eau, ou des fleurs se réfléchissant dans un lac.
Une autre technique intéressante est celle de pièces de soie peintes à la main puis collée avec de la colle de riz sur du papier. Elles sont ensuite découpées et appliquées sur le tissu pour former les dessins désirés, créant un effet de profondeur.
En 1856, W. H. Perkins invente les couleurs artificielles pour teinture à l’aniline. Elles n’arriveront en Chine qu’après 1870 mais seront mises à profit pour créer des nuances magnifiques, comme un pourpre brillant ou des tons de bleus très variés.

Collection
Il existe tout un marché pour les collectionneurs. Les Occidentaux vivant en Chine au 19ème siècle ont souvent ramené ces bandes, les coupant pour ne garder que la partie brodée.
Elles racontent des histoires, parlent des aspirations de ces femmes, souvent avec humour.
Une collection encadrée peut apporter une touche artistique unique à un mur.
Leurs prix varient beaucoup en fonction de leur technique (les Kesi étant les plus chers), de leur âge, de leur sujet ou de leur condition. Heureusement, les musées conservent aussi de très beaux spécimens accessibles à tous.

19ème siècle – Broderies au passé plat (détails) / T.123A-1948 ©Victoria and Albert Museum London
19ème siècle – Broderies réalisées avec des couleurs artificielles (détails) / T.153A-1948 ©Victoria and Albert Museum London
19ème siècle – Bandes décorées de créatures mythiques (détails) / T.156A-1948 ©Victoria and Albert Museum London

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