May Morris – une grande artiste brodeuse

14/06/2020

May Morris est une artiste anglaise aux talents multiples, née dans une famille d’artistes qui a eu une influence très forte sur l’art britannique de la fin du 19ème siècle. William Morris, son père, prônait le retour à un art « réel », favorisant les artisans face aux machines de plus en plus présentes.
Chez les Morris, on multipliait les essais artistiques : vitraux, papiers peints, œuvres en bois ou en métal, céramique, bijoux et surtout broderie/tapisserie.
La mère de May, Jane, brodait régulièrement avec sa sœur et a enseigné cet art à ses filles. May a très tôt montré des aptitudes à la fois avec une aiguille et à inventer et dessiner de nouveaux modèles.

Portrait de May Morris par Frederick Hollyer, vers 1890 / 7821-1938 © V&A Museum, Londres
Motif dessiné par May Morris et brodé par Caroline Phillips, vers 1890-1892 / Sac pour chemise de nuit / CIRC.121-1953 © V&A Museum, Londres

Relativement méconnue du grand public qui s’est plus souvent intéressé à son père, May Morris a cependant eu une vie extrêmement riche d’accomplissements pour une femme née en 1862. Elle a pris la direction du Département Broderie de l’entreprise de son père à 23 ans seulement. Elle a brodé et créé un nombre incroyable de modèles, le plus souvent dans un style floral stylisé. Elle a favorisé des conditions de travail loin du modèle quasi-esclavagiste qui régnait dans les ateliers de l’époque. Des journées de 8 heures (au lieu des 12 heures habituelles), un salaire digne et régulièrement augmenté (au lieu d’une pitance permettant à peine de survivre) et une formation régulière.

Élevée dans des conditions uniques de liberté et de réflexion sociale, elle jouera un grand rôle comme figure emblématique du mouvement des Femmes. Son art et la diffusion des œuvres de son père resteront au cœur de sa vie. Elle meurt en 1938.

Un livre très complet publié en 2017 retrace cette vie unique, présentant un grand nombre de ses œuvres, tant en broderie, dessins pour papiers-peints, bijoux, couvertures de livres et vêtements. Ses œuvres se retrouvent surtout dans des collections privées et il n’est pas toujours aisé d’avoir les droits d’en publier des reproductions.
Pour cet article, je me suis donc basée sur quelques œuvres – heureusement de haute valeur – conservées au Victoria and Albert Museum.

Dans cette collection on trouve plusieurs « kit » commencés par May. Ces broderies étaient dessinées sur un tissu et les premiers points déjà réalisés. La brodeuse amatrice pouvait ainsi voir quels étaient les points utilisés avec quels fils et finir le kit elle-même. La broderie était l’un des passe-temps les plus courants dans l’Angleterre victorienne pour les femmes de « bonne famille ». Mais la mode du canevas (ou BerlinWork) faisait peu à peu disparaitre la connaissance des points traditionnels au profit du demi-point de croix, au grand agacement de William Morris. Les kits qu’il dessinait devaient aider à retrouver le goût d’une broderie artistique, unique, à main levée. Dans le livre de commande de Morris & C° (Day Book) on trouve beaucoup de commandes sous l’indication « started » (commencé). Ces kits ont été vendus dans le monde entier, en particulier aux États-Unis et en Australie.
Quand elles pouvaient se le permettre, les riches femmes de l’époque commandaient du linge déjà brodés par les ateliers William Morris and C°. Des pièces entières étaient commandées : tapisseries murales, broderie pour fauteuils et canapés, tapis de table, rideaux, etc. May Morris était au cœur de toutes ces commandes.

Tenture dessinée par William Morris en 1978 et brodée par May Morris vers 1916 – soie sur lin, points de tige, passé plat, passé empiétant et points de chaînette / T.67-1939 © V&A Museum, Londres
Kit dessiné vers 1890 par May Morris, soie sur coton. Points fendus et points de reprise / CIRC.301-1960 © V&A Museum, Londres
Kit dessiné vers 1890 par May Morris, soie sur coton. Points fendus, points de reprise, passé plat et passé empiétant / CIRC.302-1960 © V&A Museum, Londres

En 1907 elle fonde la Guilde féminine des Arts pour aider les artistes indépendantes. La Guilde des Travailleurs d’Art n’acceptera les femmes qu’en… 1972 !

Pendant la Première Guerre Mondiale elle organise de petites expositions pour aider les artistes durement touchés par les évènements (comme cela sonne actuel !).

Fils de soie fabriqués par Morris and C° vers 1887 / T.123 to 10-1985 © V&A Museum, Londres
Dessin pour broderie daté (à tord) de 1880 / E.957-1954 © V&A Museum, Londres
Ce dessin reflète la grande culture de May concernant l’histoire de la broderie. Il est inspiré des modèles anglais de la fin du 16ème siècle et du début du 17ème siècle. Le choix réduit des couleurs (bleu et noir), rappelle aussi les broderies américaines de la moitié du 18ème siècle travaillées avec des fils teints à l’indigo. Ce style avait été remis à la mode par la Blue and White Society of Historic Deerfield du Massachussetts en 1896. May avait passé une année en Amérique, pour y donner un cycle de conférences en 1909-1910. Ce dessin date de 1910 et a peut-être été réalisé sur place.

May, comme son père, aimait l’authenticité : les teintures naturelles, les tissus et les fils de grande qualité et les techniques traditionnelles. Par exemple, les dessins étaient non pas imprimés à la machine sur les tissus mais selon la technique du poncif (un papier portant le dessin est posé sur le tissu. De très petits trous sont fait le long de toutes les lignes et de la poudre de charbon (ou autre selon la couleur du tissu) est posée par mouvements concentriques sur le papier, le charbon passant à travers les trous et formant le dessin sur le tissu. Après quoi les points produits sont reliés sur le tissu à la peinture ou à l’encre.
Les dessins de May étaient particulièrement recherchés : étant une artiste visuelle sachant broder, elle savait composer sur papier ce qui allait prendre une vraie dimension avec des fils (son père savait un peu broder mais était surtout un artiste visuel, sa mère était une brodeuse accomplie mais pas une artiste).

Acanthus – Cette tenture murale provient de la collection de May. Dessin traditionnel de William Morris, les points employés et les couleurs choisies (2 autres exemples existent dans des collections privées) changent toute l’œuvre. Le bleu était la couleur préférée de May : « Choisissez une teinte qui aura une tonalité légèrement grise qu’on retrouve dans la teinture indigo. Elle ne sera ni trop ardoise ni trop chaude, ni trop froide et ne tendra pas vers cette affreuse teinte de bleu-vert librement surnommée Bleu Paon. La teinte idéale doit rappeler parfois le bleu-gris des paysages lointains et parfois l’intense bleu du ciel de midi – si une teinte peut arriver à s’en approcher. »

Acanthus/ T.66-1939 © V&A Museum, Londres

On a ici un parfait mélange du style de William (large tulipes, pivoines et feuilles d’acanthes) avec le style de May (petites fleurs des champs présentées sur un treillis)

Dessin pour broderie / E.959-1954© V&A Museum, Londres

Flower pot – Dans cette œuvre, on voit déjà la liberté artistique de May par rapport aux dessins de son père. Elle utilise volontiers le fond (en laine) comme teinte principale de sa broderie. Elle travaille avec relativement peu de points (point de chaînette, point de tige et un peu de passé plat). Elle ajoute quelques points avant ici et là pour que la lumière puisse jouer sur la broderie.
Ce motif pouvait être brodés entièrement ou juste dans un coin quand il était vendu sous forme de kit.

Flower pot / T.68-1939 © V&A Museum, Londres
The Orchard or Fruit garden / CIRC.206&A-1965 © V&A Museum, Londres

Nous avons ici une “portière » dessinée par May Morris. Une cliente habituelle, Mme Theodosia Middlemore (Birmingham) a acheté le kit en 1893. Un an plus tard, la broderie est terminée et signée par la brodeuse. Il existe une photo montrant cette dame, corsetée dans une robe claire, penchée sur son travail et brodant avec application cette pièce si grande qu’elle repose en partie sur une table et sur toute la jupe de la brodeuse. Le bleu si aimé de May est ici partout présent. Une plus grande variété de points a été employée : point de reprise, point de tige, point de chausson, point de feston, point de nœud allongé et couchure.

The Orchard / CIRC.206&A-1965 © V&A Museum, Londres
Moufles de baptême / T.23&A-1958 © V&A Museum, Londres

Ces ravissantes moufles ont été brodées par May à l’occasion du baptême de Daniel Sturge Moore, le fils de Thomas Sturge Moore, illustrateur, graveur et poète. Les moufles font 7 cm de long et May s’est inspiré des broderies Élisabéthaines : papillons, feuilles et fleurs au passé plat, point fendu, point de Boulogne et petit point. Elle a ajouté deux rosettes de fils de soie et des perles recouvertes de dentelle faite à l’aiguille.

Nous avons ici un dessin assez inhabituel bien que les fleurs représentées soient anglaises. Les vrilles de la vigne évoquent des nœuds celtiques, la forme des pétales des tulipes rappellent l’art floral Perse, et les cercles décorant les bordures proviennent de l’art japonais.

Tout le fond est réalisé au point de reprise de manière horizontale, sauf autour des motifs « où il doit suivre les courbes et le mouvement des objets » (May Morris, Decorative Needlework, 1893, p. 29). Le point de tige délimite chaque dessin et on trouve ici et là des points au passé plat.

Vine Leaf / T.426-1993 © V&A Museum, Londres (A noter que les couleurs de cette broderie ont beaucoup souffert. Le fond était entièrement bleu.)

Cette nappe a été commandée par la sœur de William Morris, Isabella Gilmore. Philip Webb, un ami et collaborateur de William, a dessiné la nappe, disant que May Morris était la seule femme en Angleterre pouvant la broder.
Sur le dessin on retrouve de très nombreuses annotations et précisions : le haut de la nappe devait être en velours rouge. Il suggère aussi de broder un fond rouge en soie, de la même nuance que le velours (très difficile à broder). Il donne beaucoup de précisions quant aux couleurs à choisir, demandant même que les fils retenus pour les bords évoquent des «bijoux de verre».
Le dessin utilise des fils d’or couchés selon plusieurs techniques, dont le Point de Bayeux. On trouve aussi le point de tige, le point fendu et des points de nœuds.
Cette nappe partie à Paris pour une exposition en 1914. Au début de la guerre, elle dû être précipitamment cachée et murée avec d’autres trésors dans les caves du Louvres. Elle n’a pu être retournée en Angleterre qu’en 1919.

Nappe d’autel brodée par May Morris / T.379-1970 & Dessin de Philip Webb / E.58-1940 © V&A Museum, Londres

Sources : May Morris, arts and crafts designer, Thames and Hudson, V&A, William Morris Gallery, 2017
V&A – catalogue en ligne

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