Les petites mains de Chanel

09/05/2019

Depuis 2014, Chanel est un important partenaire du Festival International de Mode et de photographie qui se tient à Hyères. Cette année, son soutien s’est encore accru avec la création du Prix des Métiers d’Art. Celui-ci récompense l’un des 10 créateurs ayant travaillé avec l’une des 10 maisons appartenant au groupe Chanel, Métiers d’Art : Desrues, Ateliers de Verneuil-en-Halatte, Lemarié, Maison Michel, Massaro, Lesage, Goossens, Atelier Montex, Causse et Lognon.
L’occasion de faire un tour dans quelques-unes de ces maisons célèbres.


Maison Lesage : Échantillons pour la collection Métier d’Art de Chanel, inspirée de l’Ancienne Égypte. Photo: Chris Brooks

Paris abritait des centaines de ces ateliers dédiés à la création à la main de broderie, chapeaux, gants, chaussures, bijoux, etc. Un petit nombre seulement a survécu. Coco Chanel collaborait régulièrement avec eux, et quand Karl Lagerfeld arriva en 1983, il renforça encore ce lien créatif. Depuis, ce sont 26 ateliers de Métiers d’art qui ont été rachetés par Chanel. La plupart sont français, avec quelques exceptions : un atelier spécialisé dans le cachemire en Ecosse et un tanneur en Espagne. Bruno Pavlovsky (président de la mode – Chanel) l’affirme : «Chanel ne serait pas ce qu’elle est sans eux. Ils font partie de l’ADN de Chanel et sont un de nos meilleurs atouts». En choisissant d’acquérir ces ateliers, Chanel leur assurait un avenir tout en consolidant ses propres ressources. Bruno Pavlovsky : «Nous engendrons ainsi un processus créatif solide». Un exemple : alors que d’autres maisons investissent dans des fermes de crocodiles, Chanel se tourne vers l’Atelier Montex pour créer une imitation de cette peau par une broderie de paillettes qui devient beaucoup plus précieuse que l’original.

Pour faire connaître le savoir-faire de ces artisans – ou petites mains – Chanel présenta en 2002 sa première collection Métiers d’Art. Bien que destinées au prêt-à-porter, beaucoup de ces pièces sont nettement haute couture. Désormais l’une des collections les plus en vue, le défilé Métiers d’Art est présenté dans une ville différente chaque année.

Les ateliers grandissent et cherchent activement de la main d’œuvre : beaucoup de « petites mains » ont moins de 30 ans. Pour faire face à cette augmentation, Chanel a commencé la construction d’un site immense (25 000 m2 sur 5 étages) à la Porte d’Aubervilliers, Paris. Dessiné par l’architecte Rudy Ricciotti, le bâtiment privilégie « les apports de lumière naturelle ainsi que le confort hygrothermique via des techniques innovantes favorisant l’efficacité énergétique ». Le site devrait ouvrir en 2020.
Les ateliers sont toujours à la recherche de nouvelles méthodes, alliant technologies de pointe et outils de toujours: comment associer des lames au laser au crochet de Lunéville par exemple.

Hubert Barrère est le directeur artistique de la vénérable maison de broderie Lesage, qui s’est aussi ouverte à la création de tweeds sophistiqués. « Ce qui est intéressant c’est de créer une nouvelle esthétique en mélangeant ce qui traditionnellement ne va pas ensemble. Les nouvelles technologies nous aident à créer des matériaux nouveaux ». Il donne ainsi l’exemple d’une pièce de broderie de la collection de 2015, formée de petits carrés de plastique imprimés en 3D et recouverts de dentelle. Elle fait aujourd’hui partie de la collection Lesage, la plus grande collection au monde de broderie haute couture, avec plus de 75 000 pièces datant du début de la Maison en 1858. « Quand vous achetez un objet haute couture, vous achetez un rêve, mais aussi un savoir-faire. Sans ces artisans, il n’y a rien ». – Hubert Barrère

Aska Yamashita, directrice artistique de l’Atelier Montex : « Notre challenge est de rester pertinent ». C’est de cet atelier qu’est sorti le spectaculaire collier porté par Pharrell Williams lors du défilé Métiers d’Art de New York. En 2014, Lagerfeld a ainsi testé l’habileté de l’atelier Montex à travailler avec des matériaux différents en demandant que le béton soit inclus dans une collection haute couture. L’atelier a su répondre en mêlant de petits cubes de béton avec des morceaux de cuir brillant et des fleurs brodées en cristal et béton.

La Maison Desrues (1936) fabrique des boutons et des bijoux, mariant habilement les techniques contemporaines et les connaissances traditionnelles. Les artisans continuent d’apprendre les méthodes considérées comme “hors mode”, juste au cas où un designer le leur demanderait (un exemple : pouvoir créer des cabochons en verre du type porté par Coco Chanel sur ses bracelets). La création d’un bouton peut exiger jusqu’à 10 techniques distinctes. L’atelier compte ainsi des sculpteurs, des graveurs et des ciseleurs dans son équipe.


Maison Michel : A gauche, l’une des 4 000 formes de bois des archives. A droite, une peau de lapin est posée dans une étuve à vapeur pour la rendre plus malléable.

A la Maison Michel, modiste, seules deux femmes savent encore utiliser l’ancienne machine Weissman pour coudre de manière invisible la paille autour d’un moule. Ici on sait aussi étirer une peau de lapin préchauffée pour qu’elle prenne l’exacte forme d’un des moules en bois pour chapeaux. A chaque saison, la Maison Michel invente de nouvelles formes : combinaison de réalisations anciennes et de nouvelles créations. La jeune directrice artistique, Priscilla Royer, nous informe que les vastes archives de la maison offrent plus de 4 000 moules en bois de toutes les formes possibles et de toutes les tailles : « Cela nous donne une fantastique flexibilité créative ».


Maison Lemarié : A gauche, motif réalisé en plumes peintes à la main pour la collection Métiers d’Art 2018-2019. A droite, découpes de cuir attendant d’être assemblées en camélias, la fleur emblématique de Chanel.

La Maison Lemarié, créateur de plumes depuis 1880, est unique en ce qu’elle marie trois différents savoir-faire sous un seul toit : les plumes (ou plumasserie), les fleurs, la couture (volants, plissés). Sa directrice générale, Nadine Dufat : « Quand nous ornons un plissé avec un travail de plumes et des pétales de fleurs, nous sommes au cœur de notre métier d’art ». L’atelier produit chaque année environ 60 000 camélias, fleur emblématique de Chanel. Une robe du défilé Métier d’Art 2018, inspirée de l’Ancienne Égypte, a requis plus de 1 000 heures de travail, chaque plume étant peinte à la main et collée méticuleusement pour former des motifs fabuleux.


Maison Massaro : A gauche les archives de formes en bois aux noms des clients. A droite : Deux récentes versions de la fameuse sandale bicolore. Photo: Chris Brooks

La Maison Massaro a vu le jour en 1894. C’est à elle que Coco Chanel demande en 1957 de créer un soulier bicolore à petit talon, avec une bride arrière. Une légende était née, ainsi qu’une longue collaboration. Dans les réserves s’alignent plus de 6 000 formes en bois, qui représentent les pieds de tous les clients privés de la Maison depuis sa création. La raison de la fragilité de cet atelier, comme le précise son directeur artistique, Jean-Etienne Prach, c’est qu’il faut quatre personnes aux connaissances complémentaires pour fabriquer une paire de chaussure, en comptant près de 30 heures pour une paire pour femmes, et jusqu’à 50 heures pour une paire pour hommes. Cela explique que Massaro soit aujourd’hui le seul atelier qui fonctionne encore ainsi dans le monde. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une liste d’attente de 5 mois pour un essayage.

Bruno Pavlovsky précise qu’acquérir ces ateliers n’avait pas pour but de monopoliser leurs talents. Même si Chanel demeure leur premier client, ils sont encouragés à travailler pour d’autres créateurs – ce que la plupart font. « Plus vous travaillez avec des perspectives variées, plus vous êtes flexibles, meilleurs vous êtes ».

Dans le passé, les maisons de couture interdisaient aux ateliers de faire connaître leur collaboration. Un jour, le fondateur de la maison Lesage, François Lesage, entra dans la Maison Yves Saint Laurent par la grande porte. Pierre Bergé, du haut de l’escalier, lui demanda d’utiliser « l’entrée des fournisseurs ». Peu après, Lesage eut l’idée d’écrire un livre, qu’il intitula Entrée des fournisseurs, et qui mettait en lumière l’importance des artisans dans la Haute Couture.

Cet article est le fruit de la rencontre de ces différentes sources:
https://www.wallpaper.com/fashion/master-makers-chanels-metiers-dart-workshops
https://www.francetvinfo.fr/culture/mode/metiers-art/chanel-debute-l-edification-de-son-site-dedie-aux-metiers-d-art-a-aubervilliers_3375361.html
https://www.massaro.fr/fr/
http://aeworld.com/fashion/the-making-of-metiers-dart-paris-hamburg/

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