Renaissance de la Broderie Roumaine

26/01/2020

Nous suivons depuis quelques mois les efforts de Florina (Episode 1; Episode 2) pour broder et coudre sa blouse traditionnelle roumaine. Grace à elle, j’ai rencontré Alina Panaite

 qui a eu la gentillesse de nous raconter plus précisément comment ces techniques ont failli disparaitre et surtout comment elles sont revenues sur le devant de la scène.

Histoire
En Roumanie, dans les années 70, nos enfances étaient un agréable mélange de traditions et de quelques conforts modernes. Nous avions des cours de couture, de broderie, de tricot, de crochet et de cuisine à l’école. Je venais d’une famille d’artisans et j’avais la chance d’avoir une mère, une grand-mère et même un grand-père qui pouvaient m’enseigner ces gestes merveilleux. Peu à peu, ces techniques n’ont plus été enseignées à l’école et depuis les années 90, elles ont complètement disparues des programmes. Dans les années 50 et 60, le même phénomène avait vu les vêtements traditionnels des paysans disparaitre au profit de vêtements modernes.

Il a fallu plusieurs décennies pour que les Roumains réalisent tout ce qu’ils étaient en train de perdre. En 2012 Ioana Corduneanu, une architecte, a commencé à rassembler les techniques, points et motifs de toutes les régions de la Roumanie. Sa mission était de sauver de l’oubli ces trésors hérités de nos ancêtres. Grace aux outils technologiques actuels, ce travail est disponible pour tous, gratuitement, sur son blog Semne Cusute (Signes Brodés). Chaque dessin est expliqué, à la fois techniquement et historiquement. Elle indique aussi comment ces motifs étaient brodés sur les blouses.


Figure 1 – Blouse de l’Ouest de la Roumanie avec des pièces rectangulaires cousues autour du col ; fils de soie et laine sur tissu de lin
Artiste : Maria Visan
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Mihaela Contiu, Raluca Savulescu

J’ai eu la chance d’être associée à cette aventure dés le début, mais j’ai très vite compris qu’il me fallait apprendre encore beaucoup pour pouvoir réaliser ma blouse traditionnelle. Nous étions quelques brodeuses décidées à faire revivre cet art. Nous étions agacées par les marchands de « fausses blouses » qui se répandaient partout. Je ne trouvais pas « la mienne », celle qui allait parler de mes racines. Nous avons ouvert un groupe Facebook (plus de 38 000 adhérents à ce jour) pour partager nos découvertes, souvenirs et projets.

Figure 2 – Blouse du Sud de la Roumanie, en forme de T ou Poncho ; fils de viscose et métalliques sur du coton
Artiste : Maria Visan
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Raluca Savulescu

Question de tissu
Rapidement nous nous sommes rendues compte que pour retrouver le toucher des vraies blouses d’autrefois, nous devions travailler sur des tissus naturels et produits chez nous. Les techniques industrielles ne donnent pas la même souplesse, la même richesse de tissage.
Certaines d’entre nous ont ressorti de vieux métiers à tisser pour réaliser ces tissus de laine, de lin ou de chanvre. Il existe aussi un merveilleux tissu mêlant soie et laine. Nous avons parcouru les marchés à la recherche de ces trésors, souvent oubliés dans de vieilles malles. Aujourd’hui, sur le site de Ioana on peut acheter ces tissus – mais la demande dépasse largement la capacité de fabrication à l’heure actuelle. Pour Ioana, il est essentiel que les matières de base puissent être accessibles si on souhaite poursuivre la revalorisation de cet art.

Figure 3 – Motifs d’épaules sur une blouse du Nord-Est de la Roumanie ; fils de laine et de soie sur un tissu de lin
Points employés : point de chaînette, point avant et demi-point de croix
Artiste : Antoanela Iordache
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Mihaela Contiu, Raluca Savulescu

Les jeunes ne savent plus coudre et il faut leur enseigner les techniques de bases, ainsi que la coupe du tissu, avant de pouvoir aborder la broderie. Malgré la très grande variété de climats et d’activités en Roumanie, la forme de la blouse traditionnelle reste à peu près la même : deux grands rectangles se rejoignant au col. La manière dont ils étaient cousus et brodés dépend de chaque région, devenant parfois une marque identitaire.

Figure 4 – Motifs d’épaules sur une blouse du Sud de la Roumanie ; fils de laine, de soie, métalliques avec paillettes sur coton
Points employés : point de chaînette et demi-point de croix
Artiste : Carmen Florea
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Mihaela Contiu, Raluca Savulescu

La broderie
Les points traditionnels avaient presque tous disparus. La seule technique qui restait était le point de croix, un point arrivé tardivement en Roumanie via les Saxons de Transylvanie.
Ce point a deux principaux désavantages : il consomme beaucoup de fil et il demande beaucoup de temps pour être exécuté. Les points traditionnels étaient beaucoup plus expressifs, plus simples, plus intuitifs et efficaces. Mais nous avons dû les réapprendre, à partir d’anciennes blouses ou de livres. Il fallait aussi convaincre les brodeuses d’abandonner le point de croix – chose ô combien difficile !

Figure 5
Autres points : point de chaînette, point avant double et demi-point de croix
Artiste : Stefania Atanasiu
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Mihaela Contiu, Raluca Savulescu
Figure 5 – Motifs sous l’épaule sur une blouse du Sud de la Roumaine ; fils de soie et métalliques sur un tissu de lin
Points employés : cette technique de smocks (fronces) utilise le point avant selon un motif précis ; les fils sont ensuite tirés horizontalement et verticalement. Cela permet d’ajuster la taille du tissu au niveau des épaules. Les experts pensaient que cette technique avait disparue au 20ème siècle.
Figure 6 – Motifs d’épaules sur une blouse du Sud-Ouest de la Roumanie ; fils de soie sur tissu de coton et lin
Point employé : point avant
Artiste : Ioana Corduneanu
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Mihaela Contiu, Raluca Savulescu

Les femmes d’autrefois quittaient peu leur village, mais elles rêvaient de briller par leur parure, leurs talents, leurs rêves. Elles savaient couper sans ciseaux, mesurer sans règle et surtout réaliser des broderies complexes sans modèle. Chaque village a vu ainsi se créer une grande richesse de motifs, de symboles brodés. Les couleurs employées avaient aussi leur importance, voir leur raison d’être.
Avec les tissus de base disponibles, ce sont les fils qui ont aussi dû être retrouvés. Fini la viscose ou le polyester, vive la soie, la laine, le lin ! Avec eux sont revenus les perles, les fils métalliques, les paillettes, les ornements d’argent.

Les points les plus fréquents sont le point avant simple ou double, le passé plat, le point de chaînette simple ou ouvert (échelle), le point de chausson rapproché, le point de feston. On y ajoute plusieurs points de jours (fils tirés), des points pour insérer des éléments divers ainsi que des fils métalliques suivant les techniques de la broderie d’or. La plupart de ces points sont connus ailleurs dans le monde, mais les motifs roumains ont souvent conduit à des ajustements locaux.

Figure 7 – Motifs de coude sur une blouse du Nord de la Roumanie ; fils de coton sur tissu de coton
Points employés : passé plat, point avant, demi et point de croix, point de feston, hardanger.
Artiste : Marioara Constantin
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Mihaela Contiu, Raluca Savulescu
Artiste : Marioara Constantin
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Mihaela Contiu, Raluca Savulescu

Les musées
Les musées d’ethnographie ont retrouvé un public, et ont pris la décision d’exposer les œuvres des jeunes brodeuses d’aujourd’hui. Ceci crée un mouvement favorable de reconnaissance permettant à de nouvelles portes de s’ouvrir pour conserver vivant cet art. Les visiteurs ont ainsi accès à des modèles d’autrefois et d’aujourd’hui pour leurs études.

Figure 8 – Motifs sur le devant d’une blouse du Nord de la Roumanie ; fils de coton sur tissu de coton
Points employés : on a ici un autre type de point de fronce (smocks) traditionnel à la Roumanie. Le tissu est d’abord plié et assemblé avec un fil de coton blanc. Les fils de couleurs sont ensuite glissés à travers et par-dessus les plis pour former des motifs géométriques. On pensait que cette technique avait disparue au 20ème siècle.

L’avenir
L’humain étant naturellement créatif, les brodeuses d’aujourd’hui ne se contentent plus de suivre les traditions durement réacquises. Elles se sont si bien ré-approprié ces techniques, motifs, symboles, etc. qu’elles ont maintenant les outils nécessaires pour voler de leurs propres ailes et créer des œuvres qui leur ressemble, au début du 21ème siècle. Ces femmes mettent la tradition au cœur de la modernité, avec énergie et connaissances. Un site de vente ouvert pendant l’été 2019, met en avant des blouses traditionnelles et modernes, utilisant ces anciennes techniques et les tissus appropriés.

Figure 9 – Motifs sur les manches d’une blouse de l’Ouest de la Roumanie ; fils métalliques sur tissu de coton
Points employés : broderie d’or. Cette technique héritée de l’Empire Byzantin a d’abord servi pour orner les vêtements des puissants et du clergé. Elle est devenu peu à peu très populaire dans le Sud-Ouest de la Roumaine, d’abord sur les blouses, puis sur les tabliers et les accessoires de coiffures.
Artiste : Alina Panaite
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Mihaela Contiu, Raluca Savulescu

La Fondation Semne Cusute (2012) est une organisation non-gouvernementale qui a pour mission de sauver et de perpétuer les traditions à travers des projets tel que l’enseignement dans les écoles, les expositions et les ateliers.

Figure 10 – Motifs sur les manches d’une blouse de l’Est de la Roumanie ; fils de laine, de viscose et métalliques avec des perles sur un tissu de coton
Points employés : passé plat, point avant et point avant double
Artiste : Sorina Andreescu
Exposition : Aievea, par Semne Cusute Association
Crédit photo : Mihaela Contiu, Raluca Savulescu

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