Se souvenir des sons par la broderie sacrée byzantine

19/06/2021

Il y a quelques temps je suis tombée sur un livre dont le titre m’a intrigué : Resounding Images : Medieval Intersections of Art, Music, and Sound, qui se compose de 16 articles sur le sujet de la représentation du son dans les arts du Moyen-âge.

L’un de ces articles, écrit par Henry Schild, repose sur la représentation des sons dans un type particulier de broderie. Je vous en propose ici une version résumée.

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Henry Schild : « Les voiles liturgiques brodés de la tradition byzantine sont visuellement riches. Ils sont aussi des témoins éloquents des sons de la liturgie byzantine. Ils enregistrent ce qui a été vu et entendu – l’expérience réelle de la liturgie par les fidèles – et cette expérience réelle a également laissé d’autres traces : bouffées d’encens, gouttes de cierge sont autant de preuves que la liturgie à laquelle ces voiles ont pris part engageait tous les sens. Malgré les sanglots étouffés et les appels au silence, les images et les textes brodés sur ces epitaphioi attestent que la liturgie était une expérience qui engageait tous les sens et était loin d’être silencieuse. »


Epitaphios d’Antonios de Heracleia, vers 1439, 124 x 78 cm © Trésor du Monastère de Studenica, Serbie
Epitaphios,  1407, 140,5 x 85,5 cm © Victoria and Albert Museum, Londres
Dédicace brodée: « Prière du Servant de Dieu Nicholas fils de Eudaimonoioannes avec sa femme et ses enfants en l’an 6915 (1407) ».

La représentation des sons dans les epitaphioi brodés

Un epitaphios (au pluriel epitaphioi) est un tissu brodé représentant la Lamentation sur le corps sans vie du Christ. Ces grandes étoffes étaient portées en procession pendant le Vendredi Saint. Les tissus liturgiques byzantins avaient une double fonction : réactualiser une scène historique tout en permettant de la vivre réellement à travers la liturgie qui lui était associée.

En regardant ces étoffes brodées on se rend compte qu’un élément très important est à la fois absent et représenté : les sons. Ces réactualisations, ces souvenirs étaient sonores ! Les gestes, les mimiques sont là pour nous faire « entendre » la scène exposée. Les prières et chants brodés, pour que nous participions oralement à cette scène.
En regardant les peintures murales de la même époque, on s’aperçoit que les tissus brodés, peints de manière très détaillée, étaient très présents dans la liturgie représentée. Ils sont portés à certains moment de l’année, par telle ou telle personne, ou en procession. On sait donc qu’ils avaient un rôle important.

Le motif central des epitaphioi est le Corps mort du Christ. Autour de lui sont représentés des anges, des personnages humains, des symboles. Très épurée au début du Moyen-Âge, avec parfois juste le Christ et 2 anges, la scène prend vite une grande ampleur, associant le Ciel et la Terre, le Passé et le Présent.

Epitaphios (détail), Monastère de Cozia, 1396, 187 x 154 cm © Mapping Eastern Europe, North of Byzantine
Epitaphios (détails), vers 1300, 200 x 70 cm. Soie, or, argent et lin ©Musée de la Culture Byzantine, Thessalonique

Dans les voiles les plus anciens, les anges sont à la fois des êtres éternels et des êtres symboliques, portant les vêtements ou les accessoires des prêtres qu’ils représentent. Ce mélange permet à la scène historique de devenir actuelle, mais aussi de refléter une liturgie qui, elle, a disparue.
On y brode souvent les paroles du Cherubikon (ou Sanctus), le chant des anges. Son = chant céleste.
Autour du corps du Christ, se lamentent des personnages : soit des anges, soit des anges porteurs des vêtements liturgiques (ou porteurs des rhipidia, éventails liturgiques servant à protéger le Pain et le Vin sacrés), des personnages historiquement présents (Marie, Jean, les apôtres, etc.) ou non (rois, saints, donateurs, etc.). Son = pleurs, cris
Des textes en lien avec la liturgie sont souvent aussi brodés. Son = hymnes, prières à haute voix.
On a ainsi trois références aux sons divers liés à l’iconographie et à la liturgie qui la fait vivre.
Les prières brodées doivent être chantées ou récitées, les sanglots et les cris de douleurs doivent nous émouvoir.

Peut-être l’une des plus belles représentations de lamentation est l’epitaphios de Thessalonique: les sanglots d’un des anges est si fort que son compagnon se retourne alors que le 1er essaye d’étouffer ses pleurs, dans une pause particulièrement expressive. Lors des décennies qui suivent, on voit cette expression prendre des formes de plus en plus exagérées : bras levés au ciel, cheveux arrachés, etc.

Epitaphios (détails), vers 1300, 200 x 70 cm. Soie, or, argent et lin ©Musée de la Culture Byzantine, Thessalonique
Epitaphios dit de Saint Etienne le Grand, 1489, 252 x 166 cm © The holy Monastery of Putna, Romania
Marie Madeleine jette ses bras si haut que l’un d’eux traverse l’espace de l’évangéliste Jean (espace symbolique, hors du temps)

Un autre élément sonore va venir faire son apparition : sur les epitaphioi plus tardifs, les symboles des 4 évangélistes sont souvent brodés aux 4 coins de la scène. Quelques mots sont brodés entre eux et le motif central : « Chanter, s’exclamer, Crier, Dire ». Ces mots sont prononcés par le prêtre en introduction de l’Hymne de la Victoire (du Christ sur la mort).

Note – Ces 4 symboles sont « vus » par le prophète Ézéchiel (1, 1-12) et se retrouvent dans l’Apocalypse de Jean (4, 6-7). Ils ont été associés aux évangélistes en premier par St Irénée de Lyon en 180, puis par St Jérôme dans son commentaire sur St Matthieu en 398. Cette préface sera introduite dans les copies de la Vulgate, ce qui explique l’adoption général de ces symboles.
L’Homme représente Matthieu, qui commence sont Évangile avec la généalogie du Christ ; le Lion est Marc, qui commence son Évangile par « un cri dans le désert » ; le taureau est Luc car il parle du sacrifice de Zacharie et enfin Jean est l’Aigle car il commence son Évangile par le Mystère Céleste.

Les epitaphioi ne sont pas les seules étoffes porteuses de sons – les voiles séparant la nef et le sanctuaire (le Katapetasma) sont aussi couverts de prières – celles-ci sont dites par le prêtre en silence, mais lisibles par les fidèles qui peuvent s’y associer.
Les noms des donateurs ou des personnages pour lesquels ces voiles ont été brodés sont aussi présents et devaient certainement être récités lors de la Grande Entrée.

Sur le Katapetasma brodé par sœur Jefimija, les saints Jean Chrysostome et Basil le Grand portent des rouleaux où sont brodés les prières de leur liturgie, prononcées silencieusement par les prêtres. Dans la partie inférieure on a un poème brodé qui mentionne la « bouche pècheresse » osant s’adresser à Dieu. On rend visible les prières silencieuses à défaut de les entendre. Le son muet est ainsi lui-même représenté.

Katapetasma brodé par Soeur Jefimija, 1399, 118 x 144cm © Monastère de Chilandar, Mont Athos
La photo ne rend pas la finesse de l’écriture brodée, mais tout le bas de la pièce est composé d’un long poème minutieusement brodé.
Epitaphios, Monastère de Cozia, 1396, 187 x 154 cm © Mapping Eastern Europe, North of Byzantine

L’epitaphios de Cozia – Une description

Cette superbe pièce a été retrouvée en 1860 dans le monastère de Cozia (Roumanie). Il date de 1396. Le tissu de base est en soie bleue. Imaginez l’effet que les broderies d’or devaient ainsi donner ! Cette couleur était rarement choisie et reflète une origine prestigieuse, soit par l’atelier soit par le donateur.
Des vides et des traces de points d’attache montrent que des perles et des pierres précieuses étaient cousus sur le bord.

C’est à ce jour l’epitaphios le plus ancien sur lequel on retrouve des personnages historiques. On a ici une fusion entre l’iconographie des Aërs (tissu recouvrant le Pain et le Vin, dont le thème central était l’Eucharistie) et l’iconographie des epitaphios, qui correspond au renouveau de la liturgie byzantine de l’époque. Le Christ repose ici sur ce qui ressemble plus à un autel orné qu’à un tombeau.
A noter enfin que le vocabulaire choisi est lié au lieu très précis où ce tissu devait être utilisé. Ces mots devaient être prononcés par ceux qui en avaient l’habitude. On écrit ce qu’on dit. 

Curieusement c’est par une invitation au silence que commence l’hymne brodé : « Que toute chair mortelle se taise et se dresse dans la crainte et le tremblement, car le Roi des rois et Seigneur des seigneurs Christ notre Dieu vient pour être égorgé et donné en pâture aux fidèles. Devant Lui vont les chœurs d’anges avec toutes les principautés et tous les pouvoirs, les chérubins aux nombreux yeux et les séraphins à six ailes couvrant leurs visages et criant l’hymne Saint Saint Saint. »

Epitaphios (détail), Monastère de Cozia, 1396, 187 x 154 cm © Mapping Eastern Europe, North of Byzantine
Epitaphios, 1534, 68 x 54 cm, Collection Burton Y. Berry, Université d’Indiana, USA © Kevin Montague et Michael Cavanagh

Sources
Henry Schild, Singing, Crying, Shouting, and saying: embroidered Aëres and Epitaphioi and the sounds of the Byzantine Liturgy, in Resounding Image: Medieval Intersections of Art, Music, and Sound, edited by Susan Boynton and Diane J. Reilly, Brepols, 2015.
Emanuela Cernea / Musée national des Arts de Roumanie, https://mappingeasterneurope.princeton.edu/item/the-epitaphios-of-cozia-monastery.html
Bibliothèque nationale de France – http://expositions.bnf.fr/bestiaire/grand/d_22.htm

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