Décors des tissus à la préhistoire – de leur découverte à leur conservation (1re partie)

02/02/2020

Les tissus ont été et sont toujours largement considérés comme l’un des indicateurs clé de l’appartenance à une identité personnelle ou sociale. Encore aujourd’hui, nous formons fréquemment une opinion sur quelqu’un en fonction des vêtements qu’il ou elle porte. » Margarita Gleba

Margarita Gleba est une archéologue, spécialistes des textiles anciens. Elle a eu la très grande générosité d’écrire l’article ci-dessous pour Le Temps de Broder. Thank you so much Margarita!
Traduction Claire de Pourtalès

Naissance d’une passion pour les tissus
Je suis née en 1975 à Biržai, une petite ville du nord de la Lituanie. Ma mère est Lithuanienne et mon père Ukrainien. J’ai grandi dans ce qui s’appelait alors l’URSS et je suis allée à l’école à Kiev, en Ukraine. Mes deux parents étaient des scientifiques, et je me voyais bien devenir biologiste.
Quand j’ai eu 16 ans, nous avons déménagé aux USA pour le travail de mon père. J’ai commencé à étudier la biologie à l’université, tout en suivant des cours en sciences sociales et humaines pendant lesquelles j’ai découvert l’histoire de l’art.

J’étais si passionnée que j’ai fini par obtenir un bachelor en biologie et en histoire de l’art (ce qu’il est possible de faire aux USA). Je savais que je voulais continuer vers un doctorat et qu’il allait falloir choisir entre ces deux sujets. Je connaissais bien le travail de laboratoire, je savais ce qu’une carrière en biologie signifiait mais j’ignorais presque tout de l’histoire de l’art. Mon professeur m’a conseillé de travailler dans un musée ou d’aller sur un chantier de fouilles. J’ai fait les deux ! C’est sur le chantier d’un site étrusque en Toscane que j’ai découvert que l’archéologie combinait parfaitement la science pure et les sciences humaines.

Alors que j’étais en deuxième année de doctorat, j’ai dû choisir un thème pour ma thèse. Je voulais travailler sur un vrai matériel archéologique et non écrire une thèse académique. Le directeur du chantier où je travaillais a suggéré que je m’intéresse aux outils liés aux tissus – fusaïoles, poulies, poids de métier, bobines et aiguilles – dont le site regorgeait. J’ai ainsi découvert que très peu de travaux avaient été menés sur les outils liés au textile pour la période préromaine en Italie. En fait, le sujet du textile lui-même était très peu étudié. J’ai donc continué dans cette voie pour mon doctorat, avec ma thèse portant sur « La production textile dans l’Italie préromaine » (publiée par Oxbow Books en 2008). C’est là que ma fascination pour le textile a commencé.
Mon doctorat en poche, j’ai été invitée à travailler au Danish National Research Foundation’s Center for Textile Research. J’ai travaillé 4 ans sur des tissus de l’âge du fer, magnifiquement préservés par les tourbières danoises. Pour plus d’info, cliquez ici.

Ensuite, j’ai travaillé deux ans à Londres, avec un Followship Marie-Curie (bourse soutenant les chercheurs professionnels) à l’Institut d’archéologie du Collège universitaire de Londres. Pour ce projet, je suis retournée en Italie pour apprendre à reconnaître les fibres des tissus au microscope et comprendre comment les fibres étaient utilisées à l’époque préromaine. J’ai aussi pu mettre en place un master en archéologie des textiles. Je pense que c’est l’un des tous premiers cours de ce genre enseigné à l’université. Depuis, plusieurs universités en Europe et aux USA ont mis en place des cours similaires et je suis très heureuse de voir le développement de cette branche d’étude, qui est devenu beaucoup plus courante depuis 15 ans en archéologie et en histoire.

Depuis 6 ans, je dirige un projet de recherches financé par le Conseil de recherche européen : PROCON (ou Production/ Consumption) ou sur Facebook.

Les décors sur les tissus anciens
Mon travail se focalise sur la datation des tissus, de la préhistoire à la période romaine – même si parfois on me demande d’analyser des fragments plus récents.
Je travaille principalement sur les tissus d’Europe – les fibres les plus répandues étant la laine de mouton et les fibres des plantes comme le lin, le chanvre ou la teille (fine écorce du tilleul ou du chanvre). Le coton et la soie sont apparus en Europe avec les Romains et il faut attendre plusieurs décennies pour qu’ils soient adoptés partout. Cela nous aide à dater un tissu. Récemment, j’ai travaillé sur de petits fragments trouvés sur un site préhistorique égyptien. Mais l’un de ces fragments est du coton, qui n’est apparu en Égypte qu’au 1er siècle avant Jésus-Christ. Avec la datation au carbone, on a confirmé qu’il datait bien du moyen-âge.

Selon le décor (teint ou avec ajouts comme la broderie), nous avons différentes techniques pour les analyser et les dater.
Dans le cas des teintures, c’est souvent évident : selon les conditions de préservation, les couleurs peuvent survivre, montrant comment les tissus étaient couverts de motifs et plutôt éclatants. Mais bien souvent aussi, les tissus se présentent comme des haillons sans couleurs. C’est là que la science est très utile : aujourd’hui nous avons plusieurs méthodes scientifiques qui nous permettent d’analyser les tissus archéologiques et d’en extraire les informations invisibles à l’œil nu. Les méthodes chromatographiques par exemple nous permettent d’identifier les différents éléments des teintures même sur un tissu décoloré. Quand je travaillais au Danemark, nous faisions une analyse systématique des teintures – qui étaient vues comme différentes teintes de brun – et on a découvert que 80% des tissus étaient teints. Cette découverte est importante pour notre compréhension des techniques anciennes. Avant cette découverte, il était assumé que les Danois avaient appris la teinture des Romains et que jusque-là, leurs vêtements étaient décorés uniquement avec différentes couleurs de laine. On apprend aussi beaucoup sur l’esthétique des anciennes cultures.

Les teintures utilisées à la Préhistoire sont à la fois issues des plantes et des animaux. Le pastel (Isatis tinctorial) était la source principale pour le bleu. La garance (cultivée, Rubia tinctorium ou sauvage, Rubia peregrina) était utilisée pour les rouges. On trouve parfois l’utilisation d’insectes comme le kermès, mais ces teintes sont précieuses et donc rares. Les jaunes étaient obtenus à partir d’une grande variété de plantes.

Toutes les autres couleurs étaient créées par un ingénieux voire complexe mélange de différentes teintures. Avec le projet PROCON nous avons beaucoup travaillé à retracer l’expansion d’une des plus fameuses teintures des temps anciens, à savoir la pourpre venant des mollusques marins. Quand bien même les tissus résistent mal au temps, les coquillages, eux, résistent. Le résultat est que la recherche archéologique s’est focalisée à trouver de grandes concentrations de coquillages. Nous avons ainsi mis au jour plusieurs sites en Italie. Vous pouvez lire notre travail dans cet article en lecture libre.

Comme ces teintures étaient assez chères, leur utilisation se limitait au décor des tissus, ou, à l’occasion, aux fils de trame dans les tissages en armure simple (deux fils de chaîne croisant deux fils de trame).

Fragments de lin brodés, 500-440 avant Jésus-Christ, Athènes © Victoria and Albert Museum London-T.220 to B-1953

Pour les décors physiques – dans certains cas cela est évident à voir, comme c’est le cas pour cette blouse de l’âge du bronze découverte dans un cercueil à Skrydstrup au Danemark. Elle est magnifiquement préservée.

Mais bien souvent la préservation n’est pas aussi bonne et parfois il ne nous reste que les trous faits par les aiguilles. C’est le cas par exemple de cette magnifique pièce trouvée dans une tombe à Korpi (Athènes), et datant du 5ème siècle avant Jésus-Christ. Elle est conservée au V&A à Londres.

Les fils utilisés pour la broderie étaient en métal, probablement en argent, et se sont complètement désintégrés mais les trous restent sur la toile de lin et on y voit les contours d’un lion en marche. C’est la plus ancienne broderie connue de Grèce, et elle est importante pour la compréhension du développement de la broderie dans le bassin méditerranéen. Le style de ce lion est perse, ce qui a conduit certains chercheurs à penser que la broderie est originaire de cette région.

Parfois, ce qui nous reste ce sont les fils de la broderie, comme c’est le cas pour les fils d’or. L’or survit très bien même si le tissu sur lequel il était cousu a plus ou moins disparu. L’un des exemplaires les plus spectaculaires que j’ai eu le privilège de voir de près sont des fragments d’une tombe sarmatienne (1er siècle avant Jésus-Christ) à Sokolova Mogila, dans le Sud de l’Ukraine. Ils sont conservés au Museum of Historical Treasures of Ukraine (Kiev). La robe d’une femme de haut rang était décorée de motifs de palmettes, de diamants, de spirales, de vagues et de triglyphes. Ces motifs étaient brodés avant d’être cousus sur la robe. Chaque motif est entouré d’un fil d’or.
Les vêtements en Italie et en Europe centrale étaient décorés de perles et d’appliqués provenant de matières précieuses comme le verre, la faïence (qui venait d’Égypte et du Proche-Orient), l’ambre (importée des régions baltiques), le bronze et l’or. L’un des décors le plus courant dans ces régions était un bouton en forme de dôme (environ 5-7 mm de diamètre). On en retrouve des milliers sur les sites funéraires. Ils devaient avoir le même effet que nos modernes paillettes, créant des vêtements brillants et lumineux. Ils demandaient aussi beaucoup de temps pour être cousus et on a retrouvé des fils sur lesquels étaient pré-cousus les boutons, facilitant leur pose sur le vêtement.

Comme la plupart des matériaux sur lesquels je travaille proviennent des tombes, il est inévitable qu’ils donnent une vision biaisée de la réalité. Tout d’abord, la plupart des tissus qui ont survécu ont pu l’être s’il y avait des objets de métal proche d’eux. Un processus chimique se crée (état minéralisé) quand un tissu se trouve proche du fer ou du cuivre (ou d’alliages comme le bronze) et ce dans des conditions particulières. Une sorte de moule se crée autour des fibres, préservant leur structure. Mais les tombes dans lesquelles se trouvent ce type d’objets sont assez rares, ce qui fait que si nous avons une assez bonne idée de la manière de vivre et de s’habiller des personnes de haut rang, nous n’avons presque aucune source pour le reste de la population, ni pour les autres usages des textiles, comme l’ameublement ou les voiles des bateaux.

Celles-ci étaient le mode de traction le plus important dans l’Antiquité, et pourtant nous n’avons presque aucune information sur elles. La plus ancienne trouvée à ce jour date du 1er siècle avant Jésus-Christ. Des milliers de bateaux ont traversé la Méditerranée et d’autres mers, poussés par leurs voiles dont il ne reste rien. Nous pouvons seulement imaginer l’énorme quantité de fibres brutes (lin ou chanvre), le formidable travail pour transformer ces fibres, les filer, les tisser et les coudre toutes ensemble. Pour les plus grands navires, le temps de faire une voile devait être équivalent à celui de construire tout le reste du bateau.

Drap de lin fin (- 1492) Egypte / MET New York

Quelles sont les autres sources disponibles pour étudier les textiles anciens ?
Comme je l’ai dit ci-dessus, ma fascination pour les textiles a commencé par les outils. Ceux-ci (fusaïoles, poids de métier), fabriqués dans des matières plus durables, sont souvent parvenus jusqu’à nous. Ils nous permettent de connaitre où étaient fabriqués les tissus : une concentration de ces outils indique si un lieu particulier était lui était dédié dans un village, ou dans une maison. Nous avons même pu retrouver exceptionnellement des métiers qui n’avaient que peu bougé lors de la destruction du site dans lequel ils étaient et surtout qui sont restés tels quels à travers les millénaires (ce que nous appelons un contexte primaire en archéologie). On peut ainsi voir comment était positionné un métier à tisser ou quelle largeur il avait en fonction de l’emplacement des poids qui tenaient les fils de trame.

Une autre source est les restes animaliers. J’ai déjà mentionné les coquillages, mais certains os de mouton sont aussi importants quand on aborde les tissus de laine. Grâce à l’analyse isotopique, nous pouvons aujourd’hui extrapoler des informations qui nous étaient cachées jusqu’ici, comme par exemple la distance de la transhumance, comment les animaux étaient nourris ou même à quel âge on les tuait. On peut ainsi voir si les moutons étaient principalement utilisés pour leur laine, leur lait ou leur viande. Ceci est particulièrement pertinent car si les moutons ont été domestiqués depuis plus de 10 000 ans, ils ne l’étaient pour leur laine que depuis 5-4000 ans avant Jésus-Christ. Les premiers moutons (comme les mouflons), n’avaient pas de couche de laine interne et il a fallu tous ces millénaires aux hommes pour obtenir les moutons avec leur double couche de laine que nous connaissons aujourd’hui.
La situation est similaire avec les plantes, notamment le lin. Celui-ci a été domestiqué au Néolithique au Proche-Orient et était tissé sur les premiers métiers retrouvés à ce jour – des fragments des 7-6ème millénaires avant Jésus-Christ ont été retrouvés à Çatalhöyük (Turquie). Le lin a ensuite été cultivé dans toute l’Europe pour arriver aux îles britanniques au 3ème millénaire. On peut suivre cette évolution grâce aux graines retrouvées.

Enfin, n’oublions pas l’iconographie et les sources écrites. Les textes anciens ont peu survécu, mais ils donnent des descriptions qui ouvrent une fenêtre sur la splendeur des vêtements des femmes mycéniennes, des pharaons égyptiens ou des rois perses et assyriens.
Parmi les premiers textes écrits (3ème-2ème millénaires avant Jésus-Christ – archives cunéiformes) se trouvent de nombreux documents administratifs mentionnant les énormes quantités et la grande variété de tissus produits et échangés sur une très grande zone géographique, et relevant d’un système économique extrêmement sophistiqué.
En combinant toutes ces sources, nous pouvons obtenir une bien meilleure compréhension de l’histoire du textile.

Je remercie Christine Gagné (de Créations Christine) pour son aide dans la traduction des termes techniques.

Et un très grand merci à ElisaBrode pour sa relecture et son œil de lynx !

Par ailleurs, je ne peux que conseiller la lecture du livre de Margarita Gleba Textiles and Textile production in Europe / From Prehistory to AD 400 (édité par Margarita Gleba et Ulla Mannering). De très nombreuses photos soutiennent un texte passionnant et souvent étonnant.

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