Amanda Cobbett – l’hyperréalisme brodé au service de l’émotion

07/06/2020

Il y a des artistes médiatisés dont on se dit qu’on ne pourra jamais les rencontrer. Et bien je me trompais ! Amanda Cobbett est peut-être très connue, mais elle est toujours ouverte pour une nouvelle rencontre, une « conversation » comme elle aime à dire.
Pendant presque deux heures nous avons parlé forêts, sols, champignons, Alpes, d’un livre d’Élisabeth Gilbert (The signature of all Things) et de Nouvelle Zélande. Amanda est une artiste et une femme passionnante qui souhaite nous faire voir ces infimes détails de la vie devant lesquels nous passons si vite.
Interview : Claire de Pourtalès

A voir, un petit film sans parole

Amanda et son chier Frank, dans la forêt du Surrey © Julia Currie

Dans la vie d’Amanda, le hasard a toute sa place. Née dans une famille tournée vers « la construction » (un grand-père ingénieur capable de construire une télévision pour ses petits-enfants, un père illustrateur, une mère et une grand-mère couturières), elle porte très tôt le désir de créer en trois dimensions. Devant sa fenêtre, un très vieux chêne lui fait de l’œil tous les matins. C’est là qu’elle trouve ses premières matières, glands, brindilles, feuilles avec lesquelles elle se construit un petit monde.

Après ses études au Chelsea College of Art de Londres, elle travaille dans le monde des textiles imprimés – un univers qui ne la satisfait pas entièrement, ne pouvant maitriser toute la chaîne de production. Mais le hasard veille. Avec sa famille, elle déménage à la campagne, découvre les fantastiques forêts anglaises fourmillantes de vie. Sa belle-mère lui offre une machine à coudre et l’illumination se fait : Amanda qui ne sait pas broder va utiliser ses nouveaux outils pour créer. Le fait même de n’avoir jamais suivi de cours de broderie lui donne une très grande liberté pour inventer ses propres techniques.

Ce sont des années d’essais tant dans les motifs (comme des oiseaux) que dans les outils (la découverte d’un petit fer à souder va changer sa vie !). Peu à peu elle trouve ses gestes, ses motifs (champignons, mousses, lichens, écorces…). Elle aime la mer, surtout les bords de la Cornouailles et la campagne, mais c’est dans la forêt qu’elle va trouver son inspiration.
Elle vise à l’hyperréalisme pour nous faire voir ces magnifiques détails qui illuminent ses promenades quotidiennes. Chaque pièce est unique et il arrive qu’Amanda ne se souvienne plus de ce qu’elle a fait pour obtenir tel ou tel effet. Elle aime le chemin de création et malgré un flot important de commandes, elle ne souhaite pas être aidée, ni enseigner son art. Elle souhaite offrir à ses clients des pièces uniques, exclusives, par respect et aussi pour répondre à ce besoin de créer de A à Z chaque pièce. Entrepreneuse avertie, elle sait aussi qu’elle peut ainsi justifier ses prix tant que la demande est là. Elle a ainsi réussi à créer une situation win-win où la vente de ses œuvres lui permettent de se consacrer à sa passion, à faire des balades plus longues, à prendre son temps pour chaque création, à voyager même pour découvrir d’autres richesses.

Suillus grevillei (Bolet élégant), 90 x 120 x 70 mm © Amanda Cobbett
1.Russula aerugine; 2-Volvariella pusilla; 3-Amanita excelsa; 4-Leucopaxillus tricolor; 5-Russula grisea – 400 x 180 x 100 mm © Amanda Cobbett

En voyage justement, ramène-t-elle des spécimens à étudier ? Généralement non. Il est important de respecter le fragile équilibre biologique de chaque lieu. Une espèce étrangère pourrait mettre en danger les espèces locales.
Ce qui est essentiel pour elle c’est le partage de l’émotion qu’elle ressent devant chacune de ces minuscules merveilles naturelles. Et c’est là qu’intervient l’invention de ses boîtes en plexiglass (Perspex), dans lesquelles elle fixe une petite tige qui lui permet d’accrocher son œuvre. Ainsi protégée, chaque création peut être vue sous tous les angles. Les détails sont innombrables – elle espère ainsi procurer une émotion de joyeuse découverte pendant des années aux heureux détenteurs de ses pièces. Idéalement elle souhaiterait utiliser du verre mais les coûts sont pour l’instant prohibitifs.
D’où lui est venu cette idée ? Elle aime les expositions organisées, qui permettent les comparaisons. Montrer son travail de cette manière fait aussi référence au passé, à ces milliers d’insectes piqués d’aiguilles entomologiques présentés à notre curiosité

Dans les projets d’Amanda on trouve l’envie de créer un livre (un Pop-Up bien sûr !) ou un catalogue. Elle est un peu réticente à cette dernière idée, qui ne correspond pas à son goût d’un objet en trois dimensions. Mais elle commence à en voir la nécessité. Elle ne garde aucune pièce chez elle, et ne peut organiser une exposition. Pour le Chelsea Floral Show de 2019, elle a dû travailler jours et nuits pendant des mois pour créer suffisamment de nouvelles œuvres… qui ont toutes été vendues à leur tour ! Elle réfléchit donc au type de livre qu’elle pourrait créer. Un ancêtre de son mari a écrit les Rural Rides qui sont des observations faites au début du 19ème siècle sur la société paysanne. Ces commentaires sont essentiels aujourd’hui que ce monde a disparu. Amanda aimerait ainsi lancer cette « conversation » à travers les générations. Qui sait quel monde sera celui de 2100 ?

Création de lichen © Julia Currie
Une collection de mousses, écorces et lichens © A. Montgomery
A noter : tout est brodé ou cousu!

Aujourd’hui Amanda se penche littéralement sur le sol des forêts. Dans quelques centimètres carrés de terre se cache des milliers de kilomètres de mycélium, ce filament microscopique qui a un rôle majeur dans la vie de nos sols. Après avoir vu le film documentaire de Louie Schwartzberg Fantastic Fungi (2019), Amanda veut recréer cet organisme mais quand on sait la quantité de fils nécessaires pour représenter à peine quelques millimètres de sol, et donc le poids qu’ils feraient, le travail qu’ils demanderaient, le projet semble hors de proportions. Ou alors peut-être dans un contexte communautaire ? A voir !
Elle aimerait aussi être un petit rouage entre les scientifiques (comme ceux de Kew Gardens) qui découvrent les incroyables potentiels des champignons, et le grand public, voir même les entrepreneurs. En tant qu’artiste elle s’exprime avec un langage différent, peut-être plus accessible aux non-scientifiques.

Mais pour l’instant Amanda est tout à sa joie devant une écorce mangée par un champignon (Chrolorciboria). Cette infection a provoqué une couleur bleue tout à fait unique, extrêmement rare en forêt, l’équivalent d’avoir découvert une pépite d’or. Alors l’aventure continue !

Site – https://www.amandacobbett.com/
Compte instagram – https://www.instagram.com/amandacobbett/

Dans la forêt © Julia Currie

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante! Merci! Claire

Partager