Amanda Goicovic – Doctorat, broderie et questions sociales

07/08/2021

Nous sommes tous conscients ici que l’art de la broderie connait un magnifique come-back! Traditionnelle ou moderne, elle fait partie de notre paysage et se glisse même jusque dans les universités!
Amanda Goicovic, jeune doctorante en Arts plastiques, utilise la broderie comme support à ses idées sur les luttes sociales actuelles, sur l’importance des gestes créatifs et sur notre mémoire. 

Texte d’Amanda Goicovic sur des questions de Claire de Pourtalès
Photos protégées par copyright – merci

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Ma mère et ma grand-mère étaient couturières, mais elles ne m’ont pas transmis leur savoir-faire. Ma mère ne voulait pas que je le devienne car ce statut social est trop précaire. Par contre, j’ai beaucoup observé et joué avec les matériaux de couture. A la maison, les tissus débordaient les placards. Mon intérêt se posait plus sur les outils et les accessoires que sur les tissus. Ma grand-mère m’a un jour donné un petit sac rempli de boutons. C’était mon trésor, ils brillaient comme des bijoux !

Je n’ai jamais ressenti de sentiment d’appartenance au Chili, mon pays d’origine. J’ai toujours eu l’impression d’être une étrangère, en grande partie parce que l’identité des pays latino-américains est un peu problématique du fait que ce sont les colons espagnols nés sur les terres américaines qui ont réclamé l’indépendance de la couronne espagnole, au détriment des peuples indigènes.

Série « La mémoire n’est qu’une tisserande capricieuse », Amanda Goicovic © Danstapoche

J’ai décidé de terminer mes études en France, des études qui n’avaient rien à avoir avec mon parcours d’artiste textile. A la différence du Chili, en France on peut se réorienter et cela m’a permis de partir sur un chemin complètement inattendu.

J’ai donc commencé un master en Arts plastique alors que je n’avais jamais brodé ou tricoté. Je me suis intéressée au textile lors de la découverte de l’œuvre de Violeta Parra. Cette artiste s’est développée sur plusieurs champs artistiques. Elle est célèbre pour avoir mis en valeur la musique populaire chilienne. Elle est connue aussi pour ses arpilleras. Il s’agit des broderies de laine sur toile de jute. Elle représentait des scènes de vie chargées de métaphores. Plus tard, l’art des arpilleras fut un outil de lutte pour les femmes des détenus disparus durant la dictature de Pinochet (1973-1989). Le message porté par les toiles de jute et les points brodés visait à dénoncer les violences de la vie pendant le régime dictatorial. C’est avec les arpilleras que j’ai commencé à réaliser la dimension politique de l’art textile. 

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai une sensibilité spéciale avec l’art textile, c’est une sorte de cocon où je peux m’épanouir complètement. J’aime prendre une aiguille, toucher un tissu, répéter un même geste, soit sur un tambour à broder soit sur un métier. Avec mon aiguille, je construis un discours, dont l’essentiel se trouve dans le geste. Je crois que la répétition est un geste humble et désintéressé qui s’oppose aux logiques contemporaines où l’on cherche tout le temps la nouveauté, où nos vies sont portées par le flux perpétuel des événements et des images. S’arrêter sur une broderie, sur un tissage devient ainsi un geste presque politique et poétique, car on renonce à un rythme pour se laisser porter par la lenteur.

Série « La mémoire n’est qu’une tisserande capricieuse », Amanda Goicovic © Danstapoche

Je me suis lancée dans un doctorat car j’ai pu me rendre compte durant mon travail de mémoire en M2 qu’il était nécessaire de s’intéresser au retour à l’artisanat. Beaucoup de gens se sont réorientés vers les métiers manuels. Je crois que dernièrement les luttes sociales se sont diversifiées (féminisme, racisme, post-colonialisme, LGBT+++, etc.) et notre identité n’est plus attachée à notre métier, comme ce fut le cas de la classe prolétarienne lors de l’avènement de l’industrialisation. Mais le problème c’est que nous avons du mal à trouver un point en commun afin de nous unir.

Pour moi, le retour aux métiers manuels signifie un retour aux luttes collectives, car nous pouvons nous identifier à ce qu’on crée, plutôt qu’à ce qu’on achète. Il y a une sorte de solidité  dans les métiers artisanaux, qui s’oppose à la dématérialisation et à la fluidité contemporaine, (à lire La vie solide, essai d’Arthur Lochmann sur l’éthique du faire). Enfin, si je me suis investie dans une thèse en Arts plastiques, c’est parce que je crois que le message ne suffit plus et que les revendications sociales doivent passer par une réflexion à propos du « faire », c’est pourquoi ma thèse porte sur la dimension politique de l’artisanat. 

J’ai divisé en trois parties mon travail de thèse et chacune de ces parties compte avec une production plastique finale.

Pour la première, je brode des photos de l’industrie de la soie au 19ème dans les Cévennes. Ces broderies feront partie d’une installation dans le musée cévenol La Maison Rouge à Saint Jean du Gard. Pour cette installation je vais travailler en partenariat avec le collège de Saint Jean du Gard, dans le cadre d’une résidence artistique financée par le département du Gard (Artiste au collège).

Expérimentations de transfert photo et broderie avec des cartes postales de la production de soie dans les Cévennes, Amanda Goicovic © Danstapoche
Matrice motif, détail (broderie, tissage d’aiguilles, cartes postales industrie textile dans le Nord, lin), Amanda Goicovic © Danstapoche

Pour la deuxième partie, je pense travailler avec des cartes postales de l’industrie textile dans le nord de la France (Roubaix-Lille), où on produisait principalement du lin et de la laine. Le but de cette partie est de créer des toiles style “papier peint” remplies de motifs composés par les cartes postales, de la broderie type “jacobine” ou “Crewel work” et des tissages d’aiguilles. En effet, l’idée de réactiver le passé “industriel” de la France (ou de l’Occident en général) permet de rétablir des liens avec le présent de l’industrie du textile. Les conditions des ouvriers des usines européennes à la fin du 19ème siècle ne sont pas très éloignées de celle des ouvriers dans les usines d’aujourd’hui en Chine ou en Inde. Dans mes productions, il y a en général deux idées ou réflexions que j’essaie de développer :

1 – L’arrivée de la machine dévalorise le travail artisanal. Mais plus en profondeur, l’ensemble des gestes répétitifs lors de la fabrication d’un objet d’art ou fonctionnel, perd alors toute sa valeur. La répétition, liée à la tradition et donc à la mémoire, n’est plus un horizon souhaitable dans une société qui embrasse le progrès technique. “Le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli” (Milan Kundera dans La lenteur). Au début du 20ème siècle, les artistes se posent la question de l’utilité de l’art quand des machines peuvent reproduire le visuel à la perfection. Ils rompent alors avec les techniques traditionnelles. Mes motifs mêlent photos, broderies et tissages de l’outil technique que j’utilise pour effectuer ce travail. C’est une contestation de cet art qui aujourd’hui devenu la norme et qu’on enseigne dans les écoles d’art. Pour moi, l’idée et la forme sont indissociables de l’œuvre d’art, de même que la répétition lors de la fabrication est indissociable de l’expérience de fabrication.

Matrice motif (broderie, tissage d’aiguilles, cartes postales industrie textile dans le Nord, lin), Amanda Goicovic © Danstapoche

2 – Il est nécessaire de réactiver la mémoire prolétaire, car aujourd’hui elle est cachée, invisible, absente de la scène et du débat public. C’est pourquoi, la répétition d’un motif sur une toile de lin est une forme de revendication. A l’époque, les gestes des ouvriers étaient méprisés, guidés par la machine. Activer ce passé permet de rendre visible cette problématique qui est toujours réelle dans les pays « sous-traitants ». Réactiver cette mémoire signifie également réactiver certaines luttes des ouvriers contre les machines qui menacent de voler leur travail, comme celles les luddites en Angleterre. Ces luttes sont évoquées dans mon travail en détournant une image provenant de la chronophotographie. Sur la photo, je superpose des images de machines visibles sur la carte postale. La chronophotographie est l’exemple qui illustre le progrès technique, car c’est avec cette technique qu’on a commencé à rationaliser les gestes des ouvriers à l’usine.

Enfin, pour la troisième partie, j’abandonne complètement l’usage de l’image et je travaille avec des fils, du tissage d’aiguilles et de la broderie, dans le but de réaliser des sortes de toiles (100 x 200 cm) type papier peint. Je dois rester dans les mêmes tonalités, car la couleur est une chose que je n’ai pas encore expérimentée dans mon travail et je préfère me former à la teinture naturelle du textile avant d’appliquer de la couleur à mes compositions. J’ai prévu trois compositions avec des tissages d’aiguilles Elles font partie d’une série nommée : “Artefact : mesures et démesures de la technique”.  Je voudrais transmettre un message en utilisant uniquement les caractéristiques formelles du textile.    

Série « Artefact : mesures et démesures de la technique » n°1, détail (Tissage d’aiguilles, broderie blanche, coton, lin et soie), Amanda Goicovic © Danstapoche
Exemple travaillé avec un logiciel de traitement d’image afin d’envisager le résultat final de la matrice motif

Il y a plusieurs motifs qui reviennent dans mes broderies :
1 – Les motifs de broderie  » crewel work « ,  » Latticework  » et  » jours  » (broderie blanche) : ce qui m’intéresse dans cette broderie ce sont les notions plastiques liées à la structure et le rapprochement du textile à la sculpture. Avec la broderie crewel, on joue sur la notion d’ajouter une structure sur une structure existante. La broderie a besoin d’un tissu de base. On construit sur ce qui est déjà là. C’est la même chose dans nos discours. Avec les jours de la broderie blanche, le sens est plus poétique. Les jours sont une métaphore : voir au travers de quelque chose, voir les jours qui vont venir, l’espoir.

2 – Les cartes postales de la production textile : je brode soit des motifs de trame type toile de tissage sur des cartes postales où on peut voir des fileuses (artisanat), soit je brode des structures sur des photos de l’industrie textile. Pourquoi la carte postale ? Parce qu’elle est un objet qui a contribué à construire l’imaginaire du passé et c’est quelque chose qu’on ne fait plus. La carte postale est porteuse de mémoire, soit des métiers artisanaux, soit de la grande industrie du 20ème siècle.

Série « Fragments », carte postale brodée, point tissage sur lin, Amanda Goicovic © Danstapoche

3 – Le tissage d’aiguilles a deux sens :

  • Mettre en valeur des outils techniques qui n’imposent pas un rythme au corps, qui perdent leur place et leur force lors de la mécanisation.
  • Souligner la métaphore liée à notre rapport à la technique. En effet, je prends la métaphore du tissu social. Je crois qu’on doit se souvenir que la technique fait partie de notre culture. Le problème repose sur le niveau d’autonomie qu’on a laissé à la technique pour coloniser chaque espace de nos vies. Le fait d’insérer l’outil technique de la couture ou de la broderie dans le tissage sur des toiles en lin signifie que notre tissu social se construit avec les outils techniques, mais qu’aujourd’hui ils sont aussi si intégrés à nos vies qu’ils modèlent le tissu social.
Série « Artefact : mesures et démesures de la technique », n°3 (Tissage d’aiguilles, broderie blanche, coton, lin et soie), Amanda Goicovic © Danstapoche

4 – Les formes fragmentaires : la composition de mes broderies évoque la notion de fragment parce que mon travail tourne autour de la mémoire et la mémoire n’est jamais complète, n’est jamais intacte, elle vient toujours dans des morceaux, tissés de manière presque capricieuse.

5 – Le motif occupe une place très importante dans mon travail. Il fonctionne également comme une métaphore de la répétition et de la reproductibilité des objets à notre époque post-industrielle. Je pourrais dire que tout mon travail tourne autour d’une envie de composer des motifs non-reproductibles, uniques. Par exemple, dans mes productions avec des tissages d’aiguilles, même si je répète la même composition plusieurs fois, elle ne sera jamais la même : d’une part, les tissages se déforment ou se modifient au passage du temps, d’’autre part, même si je tisse chaque bande au même endroit, je ne pourrais jamais faire exactement la même forme : tout est dans le geste, et le geste est unique.

Quels sont les liens que tu fais avec l’art textile d’aujourd’hui ?
J’ai observé que l’art textile avait pris une nouvelle place dans les sujets d’ordre culturel et identitaire, sujet qui à mon avis, monopolise la production contemporaine. C’est pourquoi je voudrais aborder d’autres sujets concernant l’univers textile. Il y a de plus en plus une prise de conscience de la part des artistes textile concernant l’industrie du textile. La production de tissus joue un rôle très important dans la crise écologique et cela est l’un des effets du capitalisme et de la surconsommation qui va avec. Revenir à des techniques artisanales sur des photos de l’industrialisation ou intégrer des éléments fait industriellement comme les aiguilles, c’est une manière pour moi de mettre en contraste ces deux univers qui subsistent dans la création textile et en général dans nos vies, car nous portons tous des vêtements.

Série « Artefact : mesures et démesures de la technique », n°1 (Tissage d’aiguilles, broderie blanche, coton, lin et soie), Amanda Goicovic © Danstapoche
Série « La mémoire n’est qu’une tisserande capricieuse », Amanda Goicovic © Danstapoche

Où te situes-tu toi, dans cette recherche, dans cette histoire ? Comme femme, comme artiste ? Quels sont tes projets ?
Je suis plus du côté des gens qui travaillent dans le monde artistique, qui essaient d’effacer un peu la personne derrière leurs réalisations. Néanmoins, je ne peux pas omettre l’héritage féministe de l’art textile. Je pense que celui-ci est un art comme les autres et je suis contente d’être une femme et de manier une aiguille. Un jour on m’a dit : « Pourquoi vous ne prenez pas un pinceau à la place de votre aiguille ? Vous faites de l’art textile parce que vous êtes une femme ? »  Je pense que nous avons tous des sensibilités différentes concernant les pratiques plastiques, et je ne ressens pas du tout la même chose en lançant des traits de peinture qu’en prenant une aiguille. Dommage que cela soit vu comme quelque chose dicté par les codes patriarcaux. Néanmoins, je suis aussi attachée à la notion de métier dans notre société. Selon Richard Sennett, la culture de l’artisanat peut vraiment changer notre rapport au monde, les logiques sur lesquelles nous basons la manière de structurer la société.    

J’admire certains artistes textiles, tels que : Annie Albers, Sheila Hicks et Lenore Tawney (les classiques). J’adore aussi le travail de Tanya Boukal. Elle a beaucoup inspiré mes réflexions. J’ai commencé à utiliser des photos d’archive quand j’ai vu la série qu’elle a faite dans le cadre d’une résidence dans les archives de DMC à Mulhouse. J’ai appris le “Crewel Work”/”Latticework” à distance avec Bugambilo (Sol Kesseler). C’est une excellente artiste textile qui travaille notamment les notions de ligne dans les portraits. J’admire énormément tout ce qu’elle fait. En ce moment je collabore avec un artiste tisserand de textes : Ilann Vogt. Je suis très contente car j’admire beaucoup son travail, si poétique et si mélancolique. Je suis très fan de Michel Landel qui brode des photos à la machine. Finalement, j’apprécie toutes les broderies et les tissages de toutes les femmes que je connais. Je vais de temps en temps dans les Cévennes rejoindre un groupe de fileuses. Elles sont des lumières de vie pour moi ! Dans ce groupe j’ai rencontré Christiane Pinet avec laquelle j’ai suivi un stage de tissage à La Couvertoirade il y a quelques mois.

Projet deuxième partie de thèse, exemple de motif non reproductible,  Amanda Goicovic © Danstapoche

Mes projets du jour : écrire ma thèse et finir les productions correspondantes, durant cette année ! J’essaie aussi de réaliser des choses plus personnelles, notamment des photographies brodées à la machine et à la main. Ce sont des photos d’inconnus et j’essaie de construire des fictions tissées. J’ai une petite obsession avec la notion de mémoire et de comment nous construisons nos souvenirs, qui sont la source de notre construction en tant qu’individus. Nos vies, finalement, ne sont qu’un ensemble de fictions, tissées par une mémoire capricieuse…  

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Compte de Danstapoche 

Série « Artefact : mesures et démesures de la technique » n°3 (Tissage des aiguilles, broderie blanche, coton, lin et soie), Amanda Goicovic © Danstapoche

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