Black Cat Creative Studio – un regard vers d’autres horizons

08/11/2020

Parfois sur les réseaux sociaux ont voit passer des choses étranges, on découvre des univers tout à fait uniques. Celui d’Andreia est un peu gothique, symbolique, plein d’humour et de toiles d’araignées! Rencontre avec une artiste généreuse.

Texte et légendes d’Andreia Cabral sur des questions de Claire de Pourtalès

Je suis née au Portugal. Ma mère, ainsi que toutes les jeunes filles de l’époque, devaient apprendre la couture et les travaux d’aiguille. Mais elle a été beaucoup plus loin et est entrée dans un studio de Haute Couture. Inutile de vous dire que c’est elle qui m’a appris l’importance de prendre son temps tranquillement et de faire preuve de patience quand on crée un objet tangible.

Andreia Cabral / Black Cat Creative Studio / « Photo prise par ma fille… je n’aime pas être photographiée! »

Ma première leçon de broderie a eu lieu quand j’avais trois ans. Il s’agissait simplement de broder le contour d’un objet – une sorte d’orange – avec un point de tige. L’orange était remplie de points de sable. Je n’ai jamais arrêté depuis ! Après cela sont venus le point de chaînette et le point de croix. Pendant mes cours d’art, j’ai appris de nombreuses techniques comme l’Arraiolos, une technique de tapisserie portugaise qui a eu un énorme impact sur moi. J’aimai les vieux motifs qui me faisaient voyager dans le temps, et l’utilisation de la laine naturelle qui offrait un élément olfactif et tactile tout particulier. J’aimais aussi les couleurs neutres, nouvelles pour moi. Parfois, j’aime retourner à un ancien travail, commencé il y a des années et qui prendra encore bien des années avant d’être terminé… j’ai vu grand !

Malheur vénéneux – Un  champignon magique qui peut être mangé vers la fin de sa vie. Si une personne a des chagrins ou des regrets, ce champignon sera vénéneux pour elle. Ces êtres vivants sont aussi très doués pour juger de la personnalité des gens et réagissent individuellement. Cette pièce est à moi.

Quand j’ai dû faire le choix de ma carrière, en voyant que toutes mes passions tournaient autour de l’art, que l’art était un élément important dans ma famille, on aurait pu penser que le choix était facile… mais à la place je suis allée à l’université pour étudier la biologie, car j’adorai la génétique. Pendant ces années, je gagnais mon argent de poche en vendant des broderies faites au point de croix. C’était des tableaux complexes, grands, encadrés que je brodais sous la pression du temps pour présenter une belle qualité sans réduire mon temps pour mes études.
J’aimerai pouvoir dire que la biologie a été le choix qui m’a rendu heureuse, mais le laboratoire blanc et stérile n’était pas moi. Après la naissance de ma première fille, j’ai décidé de laisser ma blouse, ce qui a été facile. Après deux autres filles, ma famille était au complet. Elles grandissaient très vite et j’ai réalisé qu’il me fallait décider de ce que j’allais faire ensuite. Après avoir analysé mes options, il était assez clair que le seul chemin que je pouvais prendre pour avoir une vie heureuse était celui de la création, qui dominait bien largement mes goûts scientifiques. La broderie était ma passion, et si je devais recommencer à zéro, je voulais le faire avec quelque chose que j’aimai vraiment. Je ne voulais plus perdre de temps !

Mon expérience du point du croix m’avait appris la discipline, la précision et une bonne connaissance des couleurs. Cependant, l’envie d’éviter de travailler sous la pression, comme je l’avais fait avant, m’a fait me tourner vers quelque chose d’opposé. Cela n’avait plus aucun sens pour moi de suivre un modèle au point de croix.
J’ai commencé à faire ce que je recherchais mais ne trouvais nulle part. Bien sûr, au début, j’ai dû me battre contre ma petite voix intime, la pire critique qui soit. Je ne pouvais pas m’empêcher de me comparer aux autres, avec le sentiment que je n’entrais dans aucune catégorie de la broderie.  Mon travail est un peu étrange. J’ai besoin d’exprimer des sentiments et des émotions, même quand le sujet est une plante ou un champignon. J’aime l’idée de raconter une histoire avec chaque broderie. J’ai besoin d’au moins un élément inattendu, et si je peux rendre la pièce changeante c’est parfait ! Pour obtenir ça, j’utilise des fils fluorescents ou qui créent des effets lumineux, les couleurs ne sont ainsi jamais toujours les mêmes. Peindre le tissu est aussi quelque chose que j’ai commencé et que je ne voyais pas dans le travail des autres. Une autre de mes particularités. Mais je n’avais pas le choix, j’avais besoin de dégradés de couleurs pour mettre mon scenario en place et le rendre plus intéressant. J’avais besoin d’un fond où l’ombre et la lumière se battent pour notre attention.

De la série «Rythme de la nature». Je peints un bout du sol de la forêt sur chacun – c’est ce qui les uni et les fait vivre en parfaite harmonie. Ces deux pièces évoquent le silence. Pas le silence absolu, juste celui qui suffit pour sentir/entendre notre cœur battre (ces deux pièces se trouvent avec leur vrai propriétaire, quelque part dans le monde…)

Une fois que le tissu de coton ou de lin est bien tendu dans le tambour, je commence par peindre mon fond. J’essaie de broder en ne suivant que de vagues lignes directrices dessinées avec un stylo permanent type Micron. Je commence généralement avec moins de 10 couleurs, mais termine souvent avec plus de 20 couleurs, voir beaucoup plus ! J’utilise de préférence des fils de coton, mais les fils de soie et les fils métalliques commencent à prendre une place importante. Je pense que cela vient de mon envie de travailler avec la lumière et les ombres, les effets que je souhaite obtenir mais aussi les fils d’araignées que je souhaite créer.

Chambre avec vue. L’histoire de cette pièce est l’une de mes préférées et elle est associé à de magnifiques souvenirs… ce pourquoi j’ai pu la lâcher facilement. C’est au sujet d’une araignée qui comprend qu’elle n’a plus besoin d’autre nourriture que celle offerte par la lumière de la lune… La réflexion de cette douce lumière est suffisante pour la maintenir en vie. Elle construisit alors une toile parfaite, une Chambre avec vue ! Cette pièce était aussi un tournant pour moi et je n’avais pas besoin de la garder. Elle est imprimée dans ma mémoire à jamais et j’ai pu la vendre immédiatement. Elle est maintenant entre des mains idéales. Je crois que ces toiles d’araignée que je brode sont un mystère pour les gens, un motif particulièrement aimé.

Je pense que ce sont justement ces fils qui ont été le déclic, qui ont fait que les gens commencent à voir mon travail. Ça et évidement les champignons en relief.
C’est vraiment très intéressant de voir comment les choses évoluent. La durabilité est essentielle pour moi, et j’essaie toujours de voir comment je peux créer sans faire de déchets. Ces champignons sont la solution que j’ai trouvée pour utiliser tous mes petits bouts de tissus coupés, tous ces restes de feutrine conservés pendant des années dans une boîte prête à exploser ! Les gens semblent adorer ces champignons, à ma grande surprise et aussi à ma grande reconnaissance !

Noce de nuit – Une nouvelle toile d’araignée – Les corbeaux de Odin, Huginn et Muninn ont été marié secrètement par Aragorn, un sorcier sage et sans âge qui a uni leurs âmes à jamais et pour toujours. J’aime cette œuvre pour beaucoup de raisons. Quand je suis vraiment heureuse, je peux laisser l’œuvre partir ailleurs. Celle-ci était vendue avant même d’être terminée. Elle est partie dans le meilleur des endroits pour elle. J’ai beaucoup de chance !

La manière dont je termine mon travail est aussi assez unique et on me pose beaucoup de questions à ce sujet. Je couvre le dos pour protéger mon travail de la poussière, et cette manière de faire me permet d’ajouter un ingrédient olfactif, de la lavande ou du romarin. Cela ajoute un sens de plus à mon travail basé sur la couleur et la texture. Parfois j’ajoute aussi des clochettes pour le son, et peut-être qu’un jour j’arriverai à ajouter le goût ?
Peindre le dos est aussi dans mon processus du zéro-déchet. C’est là que je vais faire mes essais pour la prochaine broderie. Si le dos est réussi, alors je peins le devant du travail suivant de cette manière. Il y a souvent une suite : ce qui était au dos de l’un, se retrouve sur le devant du suivant.

Les Yeux de l’âme – Je n’ai toujours pas trouvé en moi la force de laisser cette pièce partir. C’est un essai pour exprimer « Et si… ? », une pensée qui m’habite souvent. Je suis une biologiste qui ne peut trouver ses réponses que dans la science. Mais même là les réponses ne sont pas toujours définitives à mes yeux. Comme je ne crois pas en une Identité supérieure qui déciderait pour nous, cela réchauffe mon cœur de penser parfois que l’âme pourrait continuer à vivre au-delà du temps. Cette pièce aurait dû s’appeler « Je veux croire, mais je ne crois pas… ».

L’inspiration est partout…
Chacun de nous est conduit par l’expérience que la vie nous offre. J’ai toujours aimé lire, depuis toute petite, et je peux dire sans fausse modestie que j’ai une très grande collection de livres. Ils sont mon moyen de locomotion, dans l’espace et le temps. Avec eux je peux vivre un grand nombre de vies que je n’ai ni le temps, ni le courage de vivre.
Le théâtre, les films (surtout les dessins animés) sont mon autre grande source d’inspiration. La présence constante des éléments botaniques continue à résonner pour la biologiste que je suis encore. L’imagination fait partie de mon ADN, et certainement qu’être la mère de 3 petites filles qui croient en la magie rend plus simple d’accepter ce côté en moi.

Ouroboros – C’est un motif sur lequel je reviens souvent, en changeant la perspective. Cette œuvre était une commande très libre. Je devais juste suivre la description de la personnalité du bénéficiaire, ses valeurs et ses goûts esthétiques. J’aime travailler ainsi, mélanger la psychologie avec la symbolique pour transformer des idées différentes en un objet tactile. Il y a là plusieurs messages secrets que seules les personnes qui y ont collaborées, avec ouverture d’esprit, peuvent comprendre.

J’ai peur de nommer les gens que j’admire parce que je sais que je vais en oublier et que ce n’est pas juste, surtout pour les artistes qui ont été si bons pour moi. Il y a toujours des jours où je me demande « Mais à quoi ça sert tout ça ? » quand la frustration me domine. Et là, il y a toujours une voix sympa dans cette généreuse communauté pour me rappeler justement à quoi cela sert. Et le point est que je ne sais pas faire autre chose ! Je fais ça pour satisfaire ma curiosité, pour m’aider à combattre mes problèmes d’anxiété et pour me calmer. Je le fais parce que je dois être honnête avec moi-même et parce que j’ai besoin de savoir que j’ai fait tout ce que je pouvais pour être heureuse. Aujourd’hui, je suis heureuse !

L’œil des amants – Les yeux sont probablement mon sujet préféré… Rien n’exprime autant les émotions et les ressentis d’une manière aussi directe et profonde. Je n’essaie pas de les faire réalistes… j’ai besoin d’y ajouter un peu de drame, une touche magique, quelque chose d’inattendu… Mes Yeux des Amants sont basés sur des bijoux anciens que je trouve très intéressants, parfois même impressionnants. Ils sont toujours complétés par un élément botanique, naturel, simplement parce que j’en aime l’esthétique (cette œuvre a aussi trouvé son vrai propriétaire avant qu’elle soit finie).

Voici une liste d’une partie des gens qui me donnent envie de m’améliorer constamment. Pardon pour tous les noms que j’oublierai…

Broderie miniature – Parfois je réalise un lot de ces mini-broderies, pour deux raisons : l’une est pour essayer mes idées, l’autre pour éviter de gâcher des matières. Ces miniatures finissent souvent en broches ou en colliers, ce qui me permet de toucher plus de gens tout en utilisant des tissus et du fils qui n’auraient pas pu l’être autrement. C’est aussi un excellent moyen d’exercer ma patience… avec de bons résultats jusqu’ici !

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante ! Merci! Claire

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