Diane Meyer – broderie et photos, pour changer nos regards

15/02/2020

En 2012, la photographe Diane Meyer visite Berlin et décide d’incorporer la broderie pour révéler le Mur à sa manière. Une artiste engagée et passionnante.
Interview et traduction Claire de Pourtalès

Vous êtes avant tout une photographe et la broderie est une nouvelle technique pour vous : comment avez-vous penser à les associer ?
Ce n’est qu’en 2011 que j’ai commencé à incorporer des points brodés à mes photos. Au départ, je voulais associer une technique analogue traditionnelle au langage visuel des images virtuelles. En faisant des expériences, j’ai réalisé que je pouvais faire correspondre les couleurs des photos avec des fils et créer un effet de pixellisation.
Il y a longtemps, je travaillais à une série de paysages en utilisant de petits morceaux de moquettes, qui créait déjà cette pixellisation. Même si je ne le réalisais pas à l’époque, je pense que mon travail sur les photos vient de cette première recherche. Après quoi j’ai travaillé à un projet qui a été filmé et qui, pour la première fois, a été entièrement virtuel. Je me suis sentie déconnectée car tout se passait par l’écran. Je voulais retrouver l’aspect tactile des choses et retourner à l’idée de la photo comme un objet matériel.

Berlin / Reichtag © Diane Meyer
Berlin / Tegeler Fleiss © Diane Meyer

Mon processus s’est développé autour de deux projets. Le premier concerne le Mur de Berlin, sur toute sa longueur. Le second est basé sur des photos de familles prises à différentes époques de ma vie.

J’ai travaillé sur le projet Berlin depuis 2012.
Des sections de photos ont été recouvertes de broderie au point de croix, formant une version très pixellisée de la photo. Les photos ont été prises tout le long des 155 km du mur, depuis le centre-ville jusqu’aux banlieues éloignées. En plus de la résonance physique que ce mur avait, j’étais intéressée par l’aspect du poids psychologique de ces lieux. Sur plusieurs photos, les parties brodées sont à l’exacte échelle et emplacement du Mur. De cette manière, la broderie est une sorte de trace de quelque chose qui n’existe plus mais qui continue à avoir un poids dans l’histoire et la mémoire. La broderie prenant la forme d’une pixellisation digitale, je construis un lien entre l’oubli et la détérioration des dossiers digitaux. La broderie révèle les frontières artificielles et offre un réel contraste entre la réalité du mur et son symbolisme. Ce projet explore les moyens par lesquels la photographie transforme l’histoire en objet nostalgique qui peu à peu masque la compréhension objective du passé.

Berlin /Neiderkirchnerst. © Diane Meyer
Berlin /Landwehrkanal © Diane Meyer

J’ai commencé mon travail à Berlin, mais la grande majorité des points de broderie ont été exécutés en Californie. La broderie prend du temps, j’ai 43 images et chacune a été brodée en 3 exemplaires (tous sont identiques, avec les nuances qu’un travail manuel apporte). Je suis retournée à Berlin en 2013 pour compléter mes séries de photos. Je voulais ouvrir ma palette de couleurs. Le projet avait commencé en janvier, sous la neige, avec des tonalités sombres, grises et neutres. En mai, j’ai pu inclure de nombreuses nuances de vert.

Les réactions des spectateurs sont toujours intéressantes. Claudia Bohn Spector (Historienne de l’art et conservatrice indépendante) a écrit : « Les points percent la photo comme pour la soigner et cacher le support historique, créant un contraste poignant avec la brutalité du Mur et nous rappellent combien les photos et l’histoire peuvent être des artifices. » Ce n’était pas ce que je recherchais, mais j’aime cette interprétation, cette métaphore de la broderie comme instrument de guérison.

Berlin /Engeldamn © Diane Meyer

Dans le second projet, Temps Passé qui Pourrait Autrement Être Oublié, la broderie au point de croix est directement réalisée sur les photos de famille. Je voulais jouer avec l’idée que les albums de famille sont des collections d’un univers souvent idéalisé. Comme les négatifs de ces photos sont perdus, j’ai travaillé sur des scans de ces photos, pas sur les objets originaux.

Meyer Family / New Jersey © Diane Meyer

Pendant que la raison d’être de la photo, son sujet et son contexte, disparaissent, d’autres détails, moins importants peuvent émerger. Je suis intéressée par la disjonction entre l’expérience réelle et la représentation photographique, la façon dont cette dernière peut prendre la place de la mémoire. La réalité tactile de ces pièces fait aussi référence à l’habitude grandissante que les photos ne sont plus imprimées mais restent toujours des « objets » virtuels, conservés dans nos téléphones ou ordinateurs.Enfin, je voulais créer des images universelles – beaucoup de ces photos, leur contexte, la position des personnes, les évènements (anniversaires, réunions de famille…) se retrouvent chez de nombreuses familles – en cachant les visages, j’offre au spectateur la possibilité d’entrer lui-même dans la photo. Et je voulais que ces images soient aussi légèrement dérangeantes psychologiquement.

Plus récemment, pour Réunion, j’ai travaillé sur une série de photos de classe prises dans les années 1970. Ici, j’ai recouvert de broderie ce qui était la vraie raison d’être de ces photos : le visage des enfants. De cette manière, les gestes, les liens entre les personnes se révèlent ainsi que la convention sociale des genres, la manière de poser pour une photo, enseignée très tôt aux enfants. Cette période m’intéresse en particulier, non seulement parce qu’elle est la mienne, mais surtout parce qu’elle est la dernière génération à avoir connue une enfance sans l’omniprésence du digital. A l’époque, faire une photo de classe était un évènement unique, prise d’une manière formelle – ce qui a complètement disparu aujourd’hui.

Time Spent That Might Otherwise Be Forgotten / Bogert School © Diane Meyer

Vous avez vécu à Berlin en 2012 : est-ce là que vous avez eu l’idée du Mur ou êtes-vous allé à Berlin pour mettre votre idée en place ?
Je suis allée à Berlin pour participer à un projet d’artistes en résidence. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais y faire. Au départ, mon intérêt était simplement de mieux connaitre cette étrange ville et sa vibrante nouvelle scène artistique. Cependant, en arrivant à Berlin, j’ai été vraiment frappée par le mur et j’ai commencé à le suivre. J’avais 13 ans quand il est tombé et je me souviens très bien des images à la télévision. Cependant, quand je l’ai vu en vrai, j’ai réalisé tout ce que j’ignorais à son sujet et j’ai commencé à l’étudier. Je ne savais pas à quel point il était immense et à quel point il s’étendait à travers les banlieues et les bois – ou même qu’il formait un cercle tout autour de Berlin-Ouest, la coupant entièrement du reste de l’Allemagne.

Berlin / East-Side-Gallery © Diane Meyer
Berlin / Tree House © Diane Meyer

J’ai commencé à chercher des indices de son existence dans le paysage actuel – des zones vertes où certains arbres sont plus jeunes que les autres, de nouvelles constructions, des contradictions architecturales, des lampadaires tournés du mauvais côté, etc. Suivre le dessin du mur m’a également permis de quitter le centre-ville et de mieux connaitre ces lieux où je n’aurai jamais été sinon.
J’ai aussi pu rencontrer des personnes vivant à Berlin quand le Mur était encore là, ou pendant les années qui ont suivi sa destruction. La plupart des lieux où il se trouvait sont devenus des espaces très vivants et il est assez difficile d’imaginer que le Mur est tombé il n’y a pas si longtemps.

Berlin / Breibnitzsee © Diane Meyer
Berlin / Bernauerstrasse @ Diane Meyer

Quand j’ai commencé ce projet en 2012, Barack Obama était président et je n’avais aucune idée de la fragilité de la démocratie et des institutions démocratiques des États-Unis que je ressens aujourd’hui, à peine 7 ans plus tard. De la même manière que le message des photos peut changer à travers le temps et les cultures, malheureusement les implications de mon projet ont aussi changés pour moi, d’une manière que je n’aurai pas pu imaginer alors.
Ce projet a une étrange résonance face aux temps politiques actuels, au moment où les discours concernant le Mur Mexicain dominent les nouvelles aux États-Unis. Ce Mur, que Nancy Pelosi a récemment nommé « immoral », se pose en complète contradictions avec les principes et les idéaux américains. Ce projet a aussi acquis un nouveau sens concernant la mémoire de l’histoire, puisque l’administration actuelle a si peu d’intérêt pour les faits historiques et cherche même à réécrire l’histoire. Le président dit souvent « Ce que vous voyez, ce que vous lisez n’est pas la vérité. ». Cette tactique de demander à ses partisans de ne pas croire leurs yeux ou leurs oreilles est une tactique qui a été utilisée dans la plupart des régimes autoritaires et nous rappelle l’importance de l’histoire. Le président travaille activement à diviser le pays de plus en plus à travers un discours toxique, le refus d’être le président de tous les américains, et en nommant les journalistes les « ennemis du peuple. ».

Quand j’étais à Berlin, j’ai été particulièrement sensible à ce qu’à côté de monuments modernes il existe des mémoriaux des victimes de la Seconde Guerre Mondiale et du Mur. Comme des marques d’une histoire difficile qui sont laissées intentionnellement, qui ne sont pas restaurées comme pour rappeler aux futures générations de ne pas faire les mêmes erreurs que leurs ancêtres.
De nombreuses façades portent encore les traces des balles de la Seconde Guerre Mondiale, des façades qui tiennent à peine debout dont la Gare Anhalter, les ruines de l’église Franziskaner-Klosterkirche qui date du 13ème siècle, ou la flèche brisée de l’église Kaiser Wilhem Memorial.

 

Retrouvez plus de photos sur http://www.dianemeyer.net/
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