Ekaterina Igorevna – la broderie pour se parler

02/11/2020

Les jeunes artistes brodeurs se suivent et ne se ressemblent pas, apportant une variété riche et fascinante à cet art qui n’est plus du tout oublié! Je vous présente aujourd’hui une artiste bien décidée à mettre la broderie au rang des Arts Majeurs.

Interview par Claire de Pourtalès


Ekaterina Igorevna pour le projet Brodart I © Photographie Alexandra Zakharova

Humain
Étant une Cosaque de Russie, j’ai l’impression que la broderie est dans mon ADN. Elle a une place importante dans notre culture. L’un des souvenirs les plus marquants de mon enfance est un portrait de ma mère brodé au point de croix par ma grand-mère. À l’âge de 10 ans, ma sœur a commencé à m’enseigner la broderie. J’ai passé des heures devant ma première œuvre en attendant que ma sœur rentre de l’école. Cela n’a jamais été un passe-temps pour moi, mais un remède qui comble le vide, un fil qui relie.

Née dans le Sud, j’ai absorbé son kaléidoscope de couleurs palpitantes, qui ressort dans ma série des abstractions. Pendant presque 20 ans j’ai gardé l’écheveau de coton dans mes mains, en conservant toutes les créations dans mon cercle intime. En 2018 pendant mes études à la faculté d’Histoire de l’art à la Sorbonne, je me suis rendu compte que la broderie était ignorée par les institutions en tant qu’art majeur : aucun cours n’y a pas été consacré.

Cela m’a incité à lancer ma carrière d’artiste professionnelle afin d’installer la broderie sur la scène de l’art contemporain. En 2019 j’ai réussi à faire entrer l’une de mes œuvres (7 Nuances du rouge) à la collection permanente du Musée de la broderie de Fontenoy-le-Château, ainsi que dans les collections privées de personnalités publiques, telles que Oleg Sentsov, cinéaste ukrainien, citoyen d’honneur de Paris ou même le Maire de Paris.

12 nuances du bleu, 42 x 35 cm © Ekaterina Igorevna

Artiste
Ce qui m’inspire…
La source principale d’inspiration de mes œuvres ce sont les questions ; concernant mes émotions, ma peine, ma joie, mon bonheur, mon amour… avant tout l’amour. L’impulsion profonde active la scansion du geste répétitif au rythme mystique et envoutant. Une nécessité intérieure me pousse à créer, celle qui est à l’origine de chaque œuvre d’art selon Vassily Kandinsky. Chaque tableau est une pièce du puzzle de ma vie, c’est une possible réponse. J’ai encore tant de questions auxquelles je n’ai pas encore d’explications…


Abstraction brodée, 220 x 150 cm © Photographie Katya Salloum

Ma technique et ce que je veux dire
La technique que j’ai choisie fait écho à ma démarche artistique. Je brode au point de croix. Le point le plus sage et structuré couronne le sens de la création : combler le vide, structurer les pensées afin de comprendre et entendre sa voix intérieure. L’importance d’être entendu est mise à l’honneur dans ma série phare Brodèmes (brodème : poème ou mot brodés au point de croix en code Morse), où j’utilise le code Morse comme symbole de l’importance de l’écoute. Samuel Morse a créé ce code pour que les gens puissent s’entendre, garder le lien ; depuis 1832, l’année de la création de ce système qui est à l’origine de toutes les communications numériques, on discute beaucoup. Or très souvent on n’entend pas vraiment celui qui est en face de nous. Cela m’attriste ; il faut apprendre à écouter et entendre. En brodant j’essaye de m’entendre, moi-même avant tout, pour que je sois prête à écouter les autres par la suite.

Brodème Alicante de Jacques Prévert, 50 x 40 cm © Photographie Katya Salloum
Brodème Le Lion et La Colombe de Alyre, 50 x 40 cm © Photographie Katya Salloum

Le choix des broderies et le processus créatif
J’aime réaliser les brodèmes, série protéiforme qui est énigmatique ; du premier regard il s’agit d’une œuvre abstraite. Du moment où l’on trouve la clé (le code Morse) l’ordre s’établit. Je commence le processus de création des brodèmes en choisissant les couleurs des fils, qui s’associent au poème ou mot choisis. Pour Alicante de Jacques Prévert, par exemple, j’ai choisi l’orange, pour Je vous aimais… d’Alexandre Pouchkine le rouge, pour Le Lion et La Colombe, poème écrit par un poète contemporain nommé Alyre, j’ai honoré le bleu, tout comme pour Une Charogne de Charles Baudelaire. Ensuite je crypte les mots avec le code. J’ai beaucoup d’affections pour mes brodèmes représentant des poèmes. J’aime la poésie, elle a un point commun avec la broderie : les gestes de piquer-percer créent un rythme comme un rythme de vers dans la poésie. En fait, brodème est un acronyme de «broderie» et «poème», car au début ce n’était que des poèmes en Morse.
La mise en œuvre d’un portrait réaliste, comme celui de Monroe requière plus de temps et de minutie. Afin de transmettre toutes les nuances des couleurs j’utilise un logiciel qui m’aide à créer des grilles qui me guident.
Le procédé des abstractions est vraiment particulier. En brodant des kilomètres de fils des couleurs pures je ressens la réconciliation totale à l’œuvre. Cela me fait vibrer.

Manière de travailler
Souvent je brode en silence, parfois en écoutant de la musique ou des livres. Je me souviens qu’en décembre dernier pour terminer mes deux polyptyques de 4 mètres de hauteur (oui, j’aime les grands formats, cela prouve l’ambition de la broderie) pour une exposition, j’ai brodé 12 heures par jour… j’avoue, que j’ai pu écouter beaucoup de livres passionnants !

Projets
Projets et pourquoi
Quand j’ai exposé pour la première fois au Salon international de l’art contemporain ART3F à Paris, j’ai été un peu épatée par la réaction des gens : la plupart de visiteurs n’étaient pas prêts à voir la broderie au salon de l’art ! Pour eux c’est un art mineur, de l’artisanat pratiqué par des mamies.
Or, il s’agit bien d’œuvres d’art, d’art majeur. J’ai dû expliquer la distinction entre les deux côtés de la broderie : celui de l’artisanat qui est représenté par les objets utilitaires et un autre, incarné par les œuvres qui n’ont pas d’utilité. Elles n’existent que pour nous émerveiller et nous inspirer.
J’ai compris qu’exposer des œuvres brodées ce n’est pas suffisant pour que la broderie soit réconciliée à l’art contemporain, il faut aller plus loin.
J’ai décidé de générer deux projets intitulés Brodart I et Brodart II, dont le but est d’enlever les préjuges envers la broderie et l’artiste brodeuse/brodeur. Dans le premier nous montrons les portraits des artistes en soulignant leur modernité et le second met en lumière les brodeuses contemporaines à travers les œuvres inspirées par les premières.

Que les yeux qui parlent, 60 x 80 cm. L’œuvre se trouve dans la collection d’Oleg Sentsov © Ekaterina Igorevna
@salome_talaboulma pour le projet Brodart I © Photographie Alexandra Zakharova
@les_broderies_de_lilith pour le projet Brodart I © Photographie Alexandra Zakharova

Comment, la réaction
Pour les portraits je collabore avec une photographe ; je cherche les artistes sur Instagram, je leur propose de participer. Le plus souvent, ils sont contents d’en faire partie. Dès que nous avons assez de portraits, je prévois d’organiser une exposition à Paris.

En travaillant sur ces projets, j’ai découvert des merveilles ! Je peux vous dire que les artistes brodeuses/brodeurs de nos jours sont extraordinaires ! Lors de la dernière séance, nous avons réalisé les portraits de trois artistes. Tous ont une profession autre mais cela ne les empêche pas de créer : la première est une comédienne jouant dans un théâtre à Paris, la deuxième est une cavalière dans la gendarmerie, passionnée par les livres et le troisième, le personnage le plus stupéfiant : le barbu viril, père de trois enfants…et qui brode ! Chaque fois quand je montre ces portraits, les gens me disent que cela change complètement leur perception de cet art. Et je suis tellement contente de l’entendre !

@le_barbu_qui_brode pour le projet Brodart I © Photographie Alexandra Zakharova
Monroe, 76 x 71 cm © Ekaterina Igorevna

Nous, les artistes de la broderie, nous avons encore un long chemin à faire, mais je suis sûre que nous y arriverons, et un jour le Grand Palais organisera une exposition consacrée uniquement aux œuvres d’art brodées, j’y crois.

Site : ekaterinaigorevna.com
Instagram : @ekaterina_igorevna_art
Exposition : voir ici

Brodème Je vous aimais…de Alexandre Pouchkine, 50 x 40 cm © Photographie Katya Salloum

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante ! Merci! Claire

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