Jessica Grimm – de l’étude des os à l’étude des fils d’or et de soie

04/02/2020

Jessica Grimm, ou Docteur Jessica Grimm, est une artiste Hollandaise vivant en Allemagne. Cette archéozoologue a laissé sa carrière académique pour retrouver les joies de la création brodée.
Interview et traduction Claire de Pourtalès

Quelle est votre histoire avec la broderie ?
Je ne me souviens pas du moment où j’ai appris à broder. J’ai dû commencer très jeune car j’ai l’impression d’avoir toujours su le faire. Ma mère est une excellente couturière et tricoteuse, elle a dû m’enseigner toute petite. Ma grand-mère aussi pratiquait la broderie – je vois encore son panier rempli de ses ouvrages en attente. Je n’ai pas connu mon grand-père, mais lui aussi brodait beaucoup. Je dois avoir ça dans les veines !
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé créer. En plus de la broderie, je faisais des objets en papier, je dessinais et cousais des vêtements de Barbie : je ne peux pas rester sans rien faire, je ne m’ennuie jamais.
J’ai commencé par le point de croix puis pendant l’adolescence j’ai progressé vers des motifs plus complexes. Cela a coïncidé avec une renaissance de cet art en Hollande dans les années 90. Les magazines éditaient des numéros spécialement dédiés à la broderie, ce qui a renforcé mon envie pour essayer de nouvelles techniques comme la broderie traditionnelle. J’ai toujours brodé, au collègue, à l’université – je n’étais pas une jeune fille « cool », et avoir une passion différente ne pouvait pas me faire plus de tort que ça !

© dr Jessica Grimm

De l’archéologie à la broderie : comment c’est passé le changement ?
Avec le recul, je peux dire qu’une carrière purement académique n’aurait pas pu me convenir. Aujourd’hui il est plus important, plus reconnu, d’avoir un diplôme intellectuel que de savoir travailler de ses mains. Tout notre système scolaire tourne autour de ça. Comprenez-moi bien, j’adore l’archéozoologie (l’étude des os d’animaux retrouvés dans les fouilles archéologiques). Mais je n’aimais pas l’environnement tendu dans lequel je devais travailler. Aujourd’hui on a une telle pression financière dans ce milieu que cela enlève toute joie. Et j’ai besoin de pouvoir avoir un espace créatif.

Comment se sont passées vos années à la RSN* ? Pourquoi avoir choisi cette école ?
*Royal School of Needlework, Londres
C’était la seule école que je connaissais qui pouvait me permettre d’étudier la broderie en profondeur. Ces années ont beaucoup comptées pour moi et pour mon travail de brodeuse. J’ai reçu une solide formation, une profonde connaissance des techniques de broderie. Et c’était très stimulant de travailler avec d’autres personnes créatives, toutes avec leurs talents particuliers.

Comment travaillez-vous ?
Mon processus créatif est avant tout visuel. Quand j’étais à la RSN, on recevait des consignes pour exécuter de nouvelles pièces. Dès que je les lisais, une image me venait spontanément et c’est elle que je brodais ensuite. Aujourd’hui, je me suis spécialisée dans la broderie médiéval d’or et de soie. J’aime à la fois recréer de petites pièces historiques pour découvrir les techniques utilisées alors, et aussi créer de nouvelles œuvres d’art avec un message fort. Là aussi, je vais avoir une image précise en tête, puis je vais la dessiner sur mon tissu, rassembler mon matériel et broder mon œuvre. J’ai rarement besoin de m’éloigner de mon image initiale.

Création – détail © dr Jessica Grimm
Broderie Noire – Crâne de lion © dr Jessica Grimm

Continuez-vous d’apprendre ?
J’adore apprendre de nouvelles techniques, c’est vraiment mon truc ! Ces 10 dernières années j’ai exploré de très nombreuses techniques de broderie, même si je suis assez focalisée sur la broderie d’or et de soie médiévale en ce moment. C’est un sujet si varié, je ne pense pas pouvoir jamais en faire le tour. Mais je ne suis pas non plus une puriste : j’aime associer les différentes techniques sur une œuvre. En particulier le mélange de Schwalm en couleurs avec des éléments en relief du Stumpwork.
Je n’hésite pas à montrer mes essais, mes « ratures ». Je ne refais presque jamais les modèles pour mes ateliers afin de les rendre parfaits. D’une part cela intimide trop les élèves, et d’autre part ces erreurs sont un parfait outil d’enseignement.

Vous voyager beaucoup à la recherche de pièces historiques – pourquoi ?
Quand vous arrivez à un certain niveau technique ou artistique, cela devient difficile de trouver des enseignants qui peuvent vous faire progresser. De plus, quand je suis un cours de broderie, je me retrouve souvent avec des personnes qui me demandent des conseils à moi, au risque d’embarrasser l’enseignant. Il y a aussi des enseignants qui ont peur de voir leur support de cours repris ou copié. Pour moi, voir ces expositions historiques me permet de continuer mon développement professionnel.

On sent quand même encore l’historienne en vous…
Oh oui ! Je ne fais plus vraiment d’archéologie aujourd’hui, mais mes connaissances académiques ne sont jamais loin. J’ai vraiment besoin d’utiliser les deux parties de mon cerveau pour être heureuse. Et j’aime partager les informations reçues.

En Allemagne, les brodeuses ne sont pas considérées comme artistes. Quel effet cela a-t-il sur vous ?
En Allemagne, la broderie est un artisanat, et les brodeurs des artisans. Si je réalisais des pièces textiles avec plusieurs médium, là je serais considérée comme artiste avec tout ce que cela signifie, et, entre autres, bénéficier d’une assurance maladie spéciale et d’une petite retraite qui a été mise en place pour les artistes. Mais je vais continuer à faire appel : peut-être qu’à force je serai entendue ! Et si ce n’est pas de mon vivant, d’autres après moi pourront peut-être en bénéficier ?

Broderie d’Or – Page François © dr Jessica Grimm

Pouvez-vous vivre de votre art ?
Quand je suivais les cours à la RSN je n’imaginais pas enseigner cet art. Mais finalement, le bug de l’enseignement était déjà en moi : plus jeune je donnais des cours de gym puis plus tard, j’aidais les étudiants à reconnaitre les os des animaux. J’aime transmettre mes connaissances et j’en ai besoin : la vente de mes œuvres n’est pas suffisante pour me faire vivre, je donne donc aussi des cours de broderie. Cette année, je me focalise d’ailleurs sur ça, pour pouvoir préparer une exposition en 2021.

Broderie d’or – Pape François, détail © dr Jessica Grimm

Son blog, très riche en articles sur l’histoire et les techniques de la broderie ancienne. Jessica donne aussi des cours de broderie, voir sa page.
Son compte Instagram

Märchenhaftes Sticken / Dr. Jessica M. Grimm / Dorfstraße 79a / 82435 Bad Bayersoien / Allemangne / +49 (0) 8845 4449803

Essayez le modèle Bonhomme Hiver de Jessica Grimm, traduit en exclusivité pour Le Temps de Broder. Une technique très sympa (les points de canevas), qui va vous étonner! 

Partager