Lada Neoberdina – Broderies urbaines

11/03/2020

Après avoir fait sa connaissance pour l’exposition de Roubaix, j’ai eu envie de partager ma rencontre avec cette artiste qui utilise la broderie de manière nouvelle et a donc toute sa place sur ce site.
Interview de Claire de Pourtalès

Lada Neoberdina – Portrait 2016 © Anna-Pierre Campo-Croux
Broderie Urbaine, Lada Neoberdina, 2015, Broderie à la main, Tissu coton, fils à broder, feutres sur tissu, Ø 30 cm, 70 x 60 cm / Série de 5 pièces uniques © Lada Neoberdina


Deux roses, Broderie en point de croix, Brodeuse inconnue, Collection personnelle de l’artiste © Lada Neoberdina

Lada vient d’une famille où les femmes travaillent le textile sous toutes ses formes : couture, tricot, patchwork, broderie. Toute petite, elle décalque les dessins de ses livres pour les broder. Après une période « à vide », Lada retrouve la broderie pendant sa 3ème année à l’École des Beaux-Arts. Elle propose un projet de fin d’année incluant la broderie. Le corps enseignant le reçoit mal. Cette expérience touche Lada qui sent que cette technique et son histoire sociale est faite pour elle.
Elle décide de mieux connaitre cet art et lis beaucoup, découvre. Puis elle tombe sur cette phrase terrible : « En broderie, tout a déjà été inventé. » Après un moment de choc, Lada veut relever ce défi : libérer la broderie, l’éclater dans toutes ses dimensions, jouer avec tous ses repères, ces motifs, ses outils.

En déconstruisant cet art, elle déconstruit aussi le discours traditionnel qui l’entoure, ce même discours qui scinde le monde en deux, entre Femmes et Hommes, Riches et Pauvres, Nord et Sud. La broderie relie tissu et fils, couleurs et espaces – Lada s’en sert comme support à son concept d’unité entre les gens, entre les mondes. Broder peut se faire sans fil, avec du charbon ou de la craie, avec des mots, des échanges.

Broderie Urbaine, Lada Neoberdina, 2015, broderie à la main, tissu coton, fils à broder, feutres sur tissu, Ø 30 cm, 70 x 60 cm / Série de 5 pièces uniques © Lada Neoberdina
Dionée attrape-mouche ou She bares her teeth, Lada Neoberdina, 2013, Installation in situ, Broderie point de croix, grillage, laine acrylique, 900 x 350 cm, Centre d’art de l’Île Moulin’Sart, Fillé-sur-Sarthe, France  © Lada Neoberdina

Sa première œuvre après son Master est une immense broderie réalisée sur le grillage d’un parc. Elle brode une sorte de «jardin paradisiaque» de 3 mètres sur 9. En prenant de la distance, on s’aperçoit qu’il s’agit de la bouche ouverte d’une plante carnivore ! Elle Montre Ses Dents a été inspirée par le film Dogville de Lars von Trier où l’héroïne doit peu à peu montrer ses dents pour se défendre. Pour Lada, c’est le moment où elle prend conscience du choix peu facile de la broderie pour une jeune femme dans le monde de l’art contemporain : «En tant que brodeuse je dois m’assumer, montrer mes dents !»

Après ce passage « agressif », Lada développe une approche où la violence est inutile, vaine. Elle ne croit pas en la révolution mais en l’évolution. Il faut prendre le temps de mettre son public en confiance, de le rassurer. Puis là, on peut commencer la discussion, la conversation. Lada cite Nietzsche pour qui « les artistes sont les inventeurs de nouvelles possibilités de vie ». Elle se rend compte qu’il n’est pas donné à tout le monde d’avoir les outils, les connaissances, les moyens, les capacités de voir le monde sous un autre angle. Elle sent le besoin d’aller vers ceux qui en ont le plus besoin, et de leur offrir ces outils, ce nouveau regard. Dans la confiance et l’écoute. La broderie est une technique parfaite : elle est connue, elle ne fait pas peur et elle porte un monde riche de métaphores. « Tout peut changer quand nous changeons nos coordonnées GPS. »

Loukovici, Lada Neoberdina, 2019, Performance Sans limite de temps, Oignons, verres, couteaux, excentricités, Rencontres internationales de la performance FRAC Franche-Comté / Institut Supérieur des Beaux-Arts Besançon, France © 2019 Thibaut Roger
XX XY Roses, Lada Neoberdina, 2016, Broderie murale, Dessin selon la technique point de croix, peinture acrylique, sciure de bois, 685 x 310 cm, La Manufacture des Œillets Ivry-sur-Seine, France © 2016 Anna-Pierre Campo-Crux

Avec le projet XX XY Broderie, Lada explore les bienfaits de la pluralité. A Saint-Pétersbourg, elle rencontre une femme qui doit vendre ses affaires pour vivre. Lada achète une broderie avec deux roses, un motif traditionnel, au point de croix. Elle lit à l’époque un article sur les chromosomes sexuels X et Y : « Et les deux sujets ont fusionnés dans ma tête ». Elle transforme les croix en X et remplace certains X par des Y.
Ces Y peuvent être les intrus, les nouveautés qui surgissent dans nos vies. Elle réalise des « broderies » dessinées à la craie ou au charbon sur les briques des immeubles à sa portée. De loin, le dessin ne change pas, il garde son harmonie. De près on voit que des Y ont remplacés des X. Ce travail, qui se répètera sur plusieurs supports, est aussi un moyen de dire que le fameux chromosome sexuel masculin n’est pas supérieur au chromosome féminin, comme il a longtemps été perçu dans les milieux scientifiques.

Cet Art Urbain éphémère (qui disparait avec la pluie ou la neige) est une façon unique de Lada d’investir l’espace public. Cet espace si souvent masculin, elle, elle ne cherche pas à s’y implanter, à se l’approprier. Pour un moment dans le temps et l’espace elle y est. Elle y brode. Elle fait des rencontres, il y a des échanges. Et le temps continu.
A ma question s’il lui arrive de broder pour son seul plaisir, Lada répond : « Non, mon travail plastique est une réponse à une activité mentale. ». Dans les moments de calme, entre les projets, elle aime prendre du temps pour réfléchir, tourner un concept longtemps dans sa tête avant d’utiliser ses mains pour le retranscrire plastiquement.

XX XY Broderie, Lada Neoberdina, 2018, Broderie murale, Dessin selon la technique de point de croix, charbon, Dimensions variables, Appel d’Air Biennale d’Art contemporain, Arras, France © Lada Neoberdina
XX XY Broderie, Lada Neoberdina, 2018, Broderie murale, Dessin selon la technique de point de croix, charbon, Dimensions variables, Appel d’Air Biennale d’Art contemporain, Arras, France © Lada Neoberdina
Jeunes filles – mères et les arbres de vie, Lada Neoberdina, 2020, Peinture acrylique sur toile de coton, vernis, Dessin d’après une broderie originale relevée sur le bas d’un chemisier féminin, Province d’Olonets (Russie), seconde moitié de XIXème siècle, 3 x 5 m et 3 x 17 m, Pièce unique en deux parties © Lada Neoberdina

Pendant 5 mois, elle travaille pour le CLEA (Contrat Local d’Education Artistique) de Roubaix. Là elle peut rencontrer des groupes divers, donner des cours à des enfants, mettre en place des événements pour offrir ces outils d’ouverture.

Tout l’inspire : son stylo rose à paillettes, ses balades en forêt, une série télé, le souvenir de la chaleur du Sud marocain, une exposition à la Monnaie de Paris, les marches féministes… Finalement c’est le cœur de la vie, battant sur plusieurs rythmes qui touche Lada, ce cœur que nous partageons tous, ce rythme profond qui nous relie, nous les vivants.

Le contenu de ce site est accessible gratuitement et n’est pas modifié par de la publicité. Ce travail prend du temps et pour être sûre de pouvoir continuer à faire connaitre nos artistes et l’art de la broderie, j’ai besoin d’un peu d’aide. Si une fois à l’occasion vous pouvez faire un petit don, je vous en serai très reconnaissante! Merci! Claire

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