Mathias Ouvrard – un artiste de l’aiguille

29/05/2020

Rencontre avec un brodeur breton, artiste textile et « découvreur de matière ».
Interview Claire de Pourtalès

Mathias Ouvrard est né en 1990 et n’a pas attendu longtemps avant d’avoir une aiguille dans les mains. Danseur dans le groupe Eostiged ar Stangala, il apprend à broder pour rendre service à la troupe et se découvre une passion. Qu’importe si ses camarades d’école ne le comprennent pas, Mathias aime trop la broderie pour s’arrêter. Après un bac Arts Appliqués il s’installe à Paris pour passer un Diplôme des Métiers d’Art textile, option broderie à l’École Duperré. Il aura même l’occasion de travailler pendant 4 jours à plusieurs pièces de la collection d’Alexander McQueen – 4 jours de folie créative pendant lesquels il apprend beaucoup.

Mathias Ouvrard © Charlaine Croguennec
Grand format rouge, 90 x 140 cm, velours teint à la main et découpé aux ciseaux, thermocollé sur organza de soie

Au fil de notre conversation, un mot revient souvent : la matière. Ce ne sont pas tant les couleurs ou les formes qui attirent l’artiste mais le jeu des matières. Il n’hésite pas à écraser des fils d’or pour voir l’effet que cela fait. Il manipule la matière pour la « faire aller plus loin ». « La matière a quelque chose à m’offrir et j’aime le découvrir ». Depuis quelques temps il s’est attaqué au velours : il le brosse, l’écrase, le fait jouer avec la lumière.

Le jeune artiste a d’abord appris seul les techniques de la broderie, avec des livres et des tutos. Mais ce n’est pas la technique qui l’intéresse. Plutôt ce qu’elle lui permet de dire, de faire. « Respecter les lois du métier ne m’intéresse pas ». C’est le « rendu » qu’il recherche, affirmant qu’il trouve toujours son chemin. La technique qu’il utilise le plus est le crochet de Lunéville, « mais avec beaucoup de liberté ! »

Il est aussi fasciné par les pièces d’autrefois, celles dont il a hérité et celles qu’il trouve dans les musées. Il aime les regarder littéralement sous « toutes leurs coutures ». Il entraîne une amie au Victoria and Albert Museum où il s’arrête si longtemps devant chaque vêtement, qu’il doit finalement renoncer à finir sa visite au risque de la faire mourir d’ennui. Mais lui est passionné. En ce moment il travaille sur les vêtements de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème. Des vêtements du Sud Finistère aux belles matières, qui montrent l’excellence des techniques de l’époque. Il cherche à en retirer l’esthétisme pour le faire entrer dans l’art contemporain.

Détail © Charlaine Croguennec
Corselet en velours noir perlé au crochet et à l’aiguille. Perles de rocailles, demi-tubes et cabochons de verre. Collaboration avec Thomas Jan © Charlaine Croguennec

Il y a en lui une recherche identitaire et son art repose sur ses racines bretonnes. Ça ne l’intéresse pas de créer du « moderne comme tout le monde ». Il faut d’abord que cet art repose sur un roc solide : « C’est une satisfaction de réinterpréter les modes traditionnelles de ma région mais ce n’est pas une démarche « volontaire », c’est d’abord un besoin, une envie que je ne m’explique pas. Ensuite, je la souhaite « engagée ». Mais je le ferais même sans ça je pense. »

Sweat noir perlé à l’aiguille. Perles de rocailles, demi-tubes et cabochons de verre. Collaboration avec Thomas Jan © Charlaine Croguennec

Une autre réflexion importante pour lui est la reconnaissance de la Bretagne et de sa culture. Écrasée par le gouvernement centralisateur de Paris au 19ème siècle, la culture bretonne est mal vue, déconsidérée, voire ringarde. « Ma Grand-mère parlait le Breton et j’adorai l’entendre bavarder avec ses copines au téléphone. Mais elle ne voulait pas me l’enseigner. Elle n’en voyait pas l’importance car on lui avait toujours dit que sa culture ne valait rien. »

Robe longue en velours noir perlé au crochet et à l’aiguille. Perles charlotte, demi-tubes et cabochons de verre. Collaboration avec Thomas Jan © Charlaine Croguennec

Il se laisse toucher par des œuvres plus que par des artistes. Mais il avoue un faible pour Clémentine Brandibas avec qui il a suivi ses cours de broderie. « Son univers est très différent mais nous avons de belles conversations sur la matière. » Tient… En travaillant aux pièces de McQueen, là aussi il était fasciné par la « création de matière », par la qualité de la coupe, du montage. Mais il ne se voit pas exécutant. Quatre jours c’était suffisant. La soif de créer ses propres œuvres, de mettre la main à la pâte le conduit aussi à abandonner l’enseignement l’École Jaouen où il aimait pourtant beaucoup travailler. Oui, Mathias Ouvrard est un artiste – qui s’ignore peut-être encore un peu, mais qui a bien le feu intérieur de la création.

Série de cinq tableaux, 37 x 67 cm. Velours teint à la main (24 couleurs), découpé aux ciseaux et à l’emporte-pièce, thermocollé sur organza de soie © Mathias Ouvrard
Format 37 x 67 cm velours teint en jaune, découpé aux ciseaux et thermocollé sur organza de soie © Mathias Ouvrard
Format 37 x 67 cm velours blanc, découpé aux ciseaux et thermocollé sur organza de soie © Mathias Ouvrard
Sweats et casquettes perlés. Perles de rocailles, demi-tubes et cabochons de verre posés à l’aiguille. Collaboration avec Thomas Jan © Mathias Ouvrard

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