Raven Dock – l’art de donner une âme aux fils

09/08/2020

En Floride, une jeune artiste milite avec des points de croix
Interview de Claire de Pourtalès

Raven travaillant à No peace for Siegfried © Raven Dock

D’où êtes-vous ? Pouvez-vous nous en dire plus sur votre pays ?
Je viens de la Floride centrale, une région pleine de merveilles comme de parcs à thèmes. Il y a aussi bien Disney World que les Studios Universal. Quand j’étais petite, j’ai souvent été les voir, mais il y a aussi un très bel équilibre entre la nature et la vie citadine. Au fil des années, de petites communautés sont nées, très soudées, où les petites entreprises et la créativité ont fleuri facilement. J’ai aussi commencé à observer la vie sauvage, les réserves naturelles : la Floride a des centaines, des milliers de sources, de grottes, de prairies, de marais et de plages. Cette région a tant à offrir !

The Things We Try To Hide / Fibres – environ 20 x 25 cm encadré / 97 heures de travail © Raven Dock

Aviez-vous accès à l’art en grandissant ?
Oui, mais ma créativité naissait des livres, des films, des jeux vidéo ou des jeux en plein-air. Je ne me souviens pas m’être sentie particulièrement artiste.

Saint Octovia / Commission, en cours / Fibres – environ 11,5 x 14,5 cm / 92 heures de travail © Raven Dock

Racontez-nous votre parcours avec la broderie
Elle est née d’un heureux accident. Jeune adulte, je cherchais un passe-temps pour traverser une période difficile. Je voulais quelque chose de nouveau et de distrayant. Je recherchais vraiment un hobby, pas de nouvelles compétences ou une nouvelle carrière. J’ai commencé avec des points très simples, le point de feston et le point arrière. Je brodais les bords puis je remplissais les motifs. J’en ai fait beaucoup, mais j’en voulais toujours plus.
Toutes mes connaissances viennent des vidéos en ligne, d’essais et d’erreurs. Je n’ai suivi aucun vrai apprentissage. J’ai pensé obtenir un diplôme en art textile, mais je ne crois pas que ce genre d’enseignement soit pour moi. J’ai appris les bases par moi-même et j’ai expérimenté encore et encore pendant des années jusqu’à ce que je trouve un esthétisme et un niveau de détail qui me plaisait. Mais j’apprends encore tous les jours !
Mon passé ne m’a pas vraiment apporté d’expériences en tant qu’artiste textile parce que je n’avais tout simplement aucune idée de la complexité et de la diversité de cet art. Je ne connaissais que le crochet et le tricot, et jusqu’à récemment ce n’était pas des moyens d’expression artistique pour moi. A aucun moment de mes années scolaires j’ai été mise en contact avec eux. Les arts du fil n’entraient pas dans notre curriculum scolaire. Il y avait parfois des activités qui pouvaient ressembler à la couture ou au tissage, mais l’art textile n’était jamais proposé sous ce mode. J’ai remarqué qu’en Europe, ce medium est pris plus au sérieux. Chez nous, l’éducation à l’art passait par la peinture et le dessin, avec peut-être un peu de collage et de photo. Mais j’ai l’impression que les choses évoluent et que plus de jeunes ont accès à l’art textile pendant leur scolarité.

Quel est votre processus créatif ?
Il commence généralement au milieu ou vers la fin d’un travail que je suis en train de faire. J’écoute des livres audio et de la musique pendant des heures. Parfois une phrase, un mot me surprend. J’essaie de comprendre ce que l’artiste ou l’auteur a voulu dire, je me fais une représentation mentale, visuelle et de là j’avance vers une nouvelle œuvre. Généralement ces mots, cette phrase va devenir le titre de cette nouvelle œuvre. A partir de là, j’établis un thème émotionnel, un message, une histoire et j’essaie de voir qui pourrait en être le porteur. J’établi les couleurs, l’état d’esprit. Il est important de broder de vraies personnes, des gens avec qui je peux discuter de mes attentes, de l’histoire que je veux raconter. Nous fixons un jour pour en parler et faire les photos. Je brode à partir de ces photos.

Bending of wills / Fibres – environ 20 x 25 cm encadré/ 77 heures de travail © Raven Dock
Lost and Found/ Fibres – environ 19 cm de côté, encadré / 78 heures de travail © Raven Dock

Comment décririez-vous votre rapport au temps ?
J’ai une relation d’amour-haine avec le temps. J’adore le temps passé seule, sur un chemin d’exploration mentale. J’aime découvrir de nouveaux aspects de moi-même que je ne pourrai pas remarquer si je n’avais pas ce temps, prise par ce monde si rempli. J’adore aussi voir mon œuvre prendre forme, même si je veux aussi la voir terminée le plus vite possible ! C’est très difficile de rester motivée, de ne pas se laisser brûler par les mois et les mois passés à broder le même portrait, de mettre des semaines entières à broder un menton ! J’ai enfin réalisé que j’ai choisi un médium qui n’est pas fait pour les âmes sensibles ! Cela demande du temps mais aussi de la constance, voire de l’abnégation ! Mais j’ai aussi l’impression que cela ajoute une autre dimension à mon travail, une dimension que saisi mon public et avec laquelle il peut se connecter. Il y voit un travail fait avec amour et l’apprécie d’autant plus.

Quels aspects de vous cet art si demandeur de temps révèle-t-il ?
Cet art parle de ma persévérance, de ma patience, bien qu’en dehors de mon art, je sois une personne très impatiente ! Ce que je souhaite donner au monde c’est ma passion pour donner un visage à une histoire, à une réflexion à travers mes fils. Et s’il faut des années de travail pour cela, je suis prête.

Heir / Fibres – environ 2, 5 cm / 6,5 heures de travail © Raven Dock
Please don’t curse me / Oeuvre brodée, imprimée – environ 5 x 7.5 cm / 48 heures de travail © Raven Dock

Arrivez-vous à vivre de votre art ?
Non, pas encore. En fait, je ne sais pas si je serai vraiment à l’aise de le faire. Quand la pandémie a envahi nos médias, j’ai eu très peur pour la communauté des artistes, en particulier pour ceux qui vivent entièrement de leur art.
Mon art, mes commissions demandent du temps, un investissement au-delà de l’argent, un temps que tout le monde n’a pas forcément. Quand je reçois une commission j’aime discuter longtemps avec cette personne de l’histoire qu’elle souhaite transmettre – c’est vraiment un processus long et qui demande un gros investissement. Mais malgré ce temps, je veille à ce que mes commissions soient bien espacées pour ne pas mordre l’une sur l’autre.
Je vois aussi combien il est difficile pour des artistes d’avouer ne pas avoir de ventes pendant une période. Pour moi, je peux sans effort dire que je n’ai rien vendu pendant des mois, et d’autres fois que je peux faire une semaine de 40 heures en juste quelques heures. Je pense que la vulnérabilité financière est souvent passée sous silence.

J’ai l’impression que vous avez une façon tout à fait unique de broder – avec le tissu accroché au mur, sans métier pour le tenir. Comment en êtes-vous arrivé à cela ?
En fait, pour mes nouvelles grandes pièces je me suis fabriqué un grand métier maintenant, qui me permet de broder sans me faire mal aux pieds ou au dos. Pour mes premières grandes œuvres, j’avais voulu travailler comme les peintres, debout. Je voulais connaitre cette sensation. Je l’ai regretté immédiatement ! J’ai brodé 2 œuvres ainsi. Je ne le referai jamais !

Quel matériel utilisez-vous?
Je brode surtout avec des fils DMC sur des toiles Aïda. Parfois je vais vers d’autres types de toiles, vers autres chose que du coton. J’adorerai expérimenter avec d’autres matériaux. Ce qui me retient c’est mon manque de confiance dans ma capacité à utiliser les bonnes couleurs. J’envie les artistes qui osent essayer ; mais j’avance dans cette direction, peu à peu !

Not For Naught / Fibres, environ 32 x 37 cm / 78 heures de travail © Raven Dock

Quand vous broder, avez-vous une pensée, un sentiment précis que vous souhaitez partager ?
En fait j’ai des centaines d’idées, d’émotions ! Je pense que pour mieux entrer en contact avec mon public je vais commencer à expliquer les différentes étapes de mon travail. Je suis en train d’écrire de courts textes se focalisant sur tel ou tel aspect de mes portraits. Par exemple, pour ma dernière pièce, Not for Naught (Pas pour rien), j’étudie l’importance du ballon, comment il est porteur de la fragilité, de la nécessité de toujours aller de l’avant. J’ai l’impression que ces petits textes permettront à mon public de mieux comprendre mon art, de se sentir connecté à un niveau plus profond.

The first break is the worse / Fibres, environ 20 x 22 cm / 39 heures de travail © Raven Dock
We all kneel / Travail en cours – Fibres, environ 61 x 90,5 cm / 110 heures de travail © Raven Dock

Quelle est votre définition de l’artiste ?
Pour moi, dès que vous créez quelque chose, de la cuisine, de la musique, de la céramique, vous êtes un artiste. Vous n’avez même pas besoin de créer quelque chose pour les autres : si vous l’avez fait, vous être un artiste, c’est aussi simple que ça.

Est-ce qu’il y a une pièce dont vous ne pourriez pas vous séparer ?
Au début oui, j’avais plusieurs pièces dont je ne voulais pas me séparer, mais j’ai appris à lâcher prise, à les laisser partir vers leur vraie destination. Je me sens en fait honorée et reconnaissante quand quelqu’un ressent une vraie connexion avec mon travail et souhaite l’ajouter à sa collection, à sa vie. Mon art, ma passion, tout ce que je suis me dépasse en fait, et j’aime que je puisse atteindre ça avec mes fils.


We all kneel / Fibres, environ 61 x 90,5 cm / 110 heures de travail © Raven Dock

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