Ruth Miller – portraits d’Humanité

02/08/2020

Rencontre avec une femme extraordinaire.
Portrait réalisé par Claire de Pourtalès

Ruth
A 70 ans Ruth Miller est une artiste à part entière – même si ce n’est qu’à 51 ans qu’elle fait le choix de prendre ce titre.
Née à New York, elle développe très tôt des aptitudes artistiques. Soutenue par sa mère, elle va pouvoir suivre une scolarité axée vers l’art. A 16 ans elle découvre les tapisseries de l’artiste sénégalais Papa Ibra Tall : «Une lumière s’est faite en moi». C’est ce médium qu’elle choisira.
Elle trouve la peinture «salissante» et préfère les fibres «sèches, propres et silencieuses». Il y a une familiarité réconfortante dans le fil.

Ruth Miller avec Fishing in a tea cup ©Ruth Miller

La vie n’est cependant pas simple pour Ruth. En 1975 elle essaie de s’installer dans le Mississippi, région de ses ancêtres, mais le choc culturel est trop difficile («J’ai eu l’impression d’un retour dans le temps, je n’arrivais pas à être moi-même.») et elle repart à New York. Il lui faudra encore 2 décennies pour arriver à exposer ses œuvres. La rencontre avec l’actrice CCH Pounder sera décisive. Celle-ci lui propose de monter une exposition dans sa galerie à Los Angeles. Il faut 10 œuvres au moins. Au rythme où travaille Ruth, c’est 10 ans de travail qui l’attendent ! Le déclic a eu lieu, l’artiste retrouve sa maison du Mississippi. Une maison qui a tant souffert qu’il faudra plus de 2 ans pour faire les travaux nécessaires. Mais au moins, Ruth peut y vivre sans avoir à s’occuper de son loyer. Elle se plonge dans ses tapisseries.

Cadeau de mes étudiants de 2018 (Penland School of Crafts), avec leurs initiales brodées ©Ruth Miller
Fishing in a teacup (détail) ©Ruth Miller

Elle choisit de broder des portraits très grands : «J’ai commencé par faire des œuvres de grand format parce que j’avais appris à l’université que les grandes pièces sont plus respectées. La grande taille me permet de broder plus de détails – et plus il y a de détails, plus le portrait est réaliste. Si je brode des pièces plus petites, je coupe des parties du corps (je ne fais pas des corps plus petits). » Elle commence par un autoportrait car elle est gênée de demander à ses amis de poser pour elle. «Il m’a fallu plus de 19 mois pour broder Flower, mon autoportrait.»
La grande taille de ses œuvres lui permet de créer tous les détails qui portent sa vision. Mais cela signifie aussi qu’une œuvre peut mettre plus d’un an à être réalisée.
«J’essaie de me préparer le plus possible pour que le travail de broderie ne soit pas ralenti par diverses réflexions. C’est un choix entre la spontanéité de la création et le temps à disposition.»

« Au tout début, je n’étais pas intéressée par le réalisme visuel. J’étais captivée par les styles Africains ainsi que par les gravures japonaises du 19ème siècle. J’étais fascinée par le fort contraste du dessin sur le fond. On retrouve ces premières influences dans mon (unique) autoportrait. Peu à peu j’ai ajouté des ombres, de la lumière, vers un style plus naturaliste. Plus j’avançais, plus je voulais un parfait réalisme visuel, mais en utilisant des couleurs inhabituelles. L’influence des Impressionnistes a été très grande : Seurat, Caillebotte, Van Gogh m’ont appris à voir plus profondément.
Quand j’ai commencé, peu d’œuvres d’Africains-Américains se retrouvaient dans les galeries, les musées ou même les livres d’histoire de l’art. J’ignorai l’existence de tous ces très nombreux artistes. Et puis j’ai découvert les photos de Roy DeCarava (catalogues The Family of Man (MOMA), et The Sweet Flypaper of life). Les œuvres Africaines-Américaines étaient souvent tournées vers l’histoire ou la politique. Les photos de DeCarava m’ont encouragées à montrer la bonté, l’humanité des Africains-Américains. J’ai depuis découvert les œuvres de Charles White, Howardena Pindell, Wangechi Mutu, Kerry James Marshall et John Byrne qui me conduisent à aller toujours plus loin dans mon expression.

Prix du Gouverneur du Mississippi ©Ruth Miller
Le jardin de la « reine » ©Ruth Miller
Mon revenu est officiellement sous le seuil de pauvreté mais dans mon jardin, je me sens comme une reine. La vie m’a amené ici, pour une raison que je ne connais pas encore. Je ne suis pas née ici, mais comme je crois au destin et un jour je saurai pourquoi.

Au final, le Mississippi a peu d’influence sur Ruth. «Je suis venu avec les inspirations reçues à New York, ville ô combien stimulante ! Le Mississippi ne s’est pas imposé à moi. J’essaie de me concentrer sur mon art.»

«Pour moi, les gens sont des paysages en mouvement. C’est pour ça que j’ai besoin d’avoir de vrais modèles, qui vont donner le ton à mon œuvre. Quand on crée des personnages fictifs, ils ont tendance à tous se ressembler. J’ai besoin de leur variété pour parler de l’universalité des émotions humaines. Je pense que ce qui nous rend humain est universel. Si je peux comprendre ce qui me motive, ces thèmes doivent toucher au moins quelques personnes. Et au moins certaines d’entre elles aimeront ce que j’essaie de dire, et comment je l’exprime.»

« J’appelle mes œuvres des tapisseries car ma broderie recouvre tout le canevas. Mais j’ai aussi des œuvres plus petites. Quand je brode sur ces longues pièces, j’ai toujours plein d’idées qui me viennent. Parfois c’est pour la pièce en cours, parfois pour des pièces nouvelles. Je garde toujours du papier d’imprimante pour y jeter mes idées. Cela peut être un croquis très simple, ou quelques mots. J’ai besoin de vrais visages, de vrais corps pour exprimer mes idées. Les dessins ne sont que des supports pour ensuite organiser les séances photos. Je veux utiliser ce que la nature a déjà créé.»

« Je dessine au crayon, pour pouvoir corriger si nécessaire. Je ne pense pas «en couleurs», cela se fait au moment de la broderie. Donc de simples croquis suffisent.

Pour moi, devenir Artiste avec un grand A, voulait aussi dire être capable de laisser partir mes pièces. Finalement c’est la même chose avec les enfants. Ils doivent pouvoir tenir debout dans le monde sans vous. J’ai donc adopté la réalité de l’artiste, et accepté que mes œuvres s’en aillent. Mais pour avoir les 10 pièces nécessaires à mon exposition, j’ai aussi dû accepter la pauvreté et l’isolement social car je ne pouvais pas les vendre ! Heureusement la communauté artistique du Mississippi est très aidante ! J’ai pu faire quelques expositions – mais je n’ai pas encore réussi à avoir les 10 pièces demandées à l’origine !

Parfois j’ai aussi besoin de créer des pièces plus rapidement, pour avoir un portfolio plus diversifié ou pour offrir des œuvres plus abordables à l’amateur. Ce sont des broderies qui vont laisser une large place au fond. J’aime que ces espaces puissent être porteurs de suggestions. Ils sont vivants. »

Le studio ©Ruth Miller

Aphrodite – processus créatif

« Ici nous avons un dessin avec le plus de références visuelles. On y voit l’environnement où a été prise la photo. Seule la chaise a été gardée sur la broderie car le reste ne donnait pas une bonne composition. Je fais un premier dessin rapide, juste des lignes, puis des photocopies. Après je peux expérimenter avec mes couleurs sur chaque copie. »

Transfert sur le lin ©Ruth Miller
Premières étapes ©Ruth Miller

« Ici j’ai transféré le dessin sur mon lin naturel. Comme la jeune fille porte un haut noir et que sa peau est d’un ton moyen, j’ai utilisé un lin foncé pour soutenir la broderie.
La première fois que j’ai vu la photo, j’ai été impressionnée de voir combien cette scène était universelle. J’ai dû la regarder encore et encore pour me souvenir de mes propres gestes, de ceux des autres pour comprendre comment ce thème était universel. Quand je brode mes portraits, je cherche à exprimer un thème et je trouve un titre qui l’exprime. Le titre et l’image doivent aider le spectateur à comprendre l’histoire qui se déroule devant eux. »

« La jeune fille est dessinée en rouge alors que les feuilles et la chaise sont dans une autre couleur. Cela m’aide car quand j’ai le nez sur ma broderie, je ne sais pas toujours quelle partie je brode! »

Aides visuelles ©Ruth Miller

« J’ai brodé un peu de peau aux endroits stratégiques pour me donner une idée des tons à utiliser pour les feuilles. Dans mes premiers dessins, je n’avais que suggéré ces couleurs. En fait, la laine est bien plus saturée. Avant j’utilisais des feutres mais ils ne me permettaient pas de revenir sur une nuance.
Le métier est placé sur un tréteau. Comme ça je peux l’observer à distance et photographier mon travail. La première fois que j’ai montré mes œuvres, à New York, une artiste m’a convaincu de garder mes dessins, croquis, mémos préparatoires, photos de mes avancées.
A noter qu’à l’arrière-plan se trouve les étagères de la photo. Elles m’ont accompagnées depuis New York. »

Choix des couleurs ©Ruth Miller
Ombres et lumières ©Ruth Miller

« Ici je travaille les ombres et les lumières du jeans foncé, ainsi que les effets sur la chaise en bois. La fille porte un haut noir, et je dois veiller à serrer mes points pour que les nuances plus claires du tissu ne se voient pas. »

« J’ai marqué l’endroit des feuillages avec de larges point violets. Les feuilles sont légèrement transparentes pour annoncer que cette scène est imaginaire.
Le titre, Évocation et capture d’Aphrodite, nous dit que la jeune fille est en plein mouvement pour capturer la meilleure vision d’elle-même dans un selfie. Malgré sa beauté naturelle, elle fait des efforts pour se présenter au mieux, d’une manière plus puissante. Pourquoi «puissante» ? Les dépenses en produits de beauté dépasser les milliards chaque année dans le monde. C’est bien parce que la beauté a un pouvoir de séduction, qui peut se traduire par plus d’argent ou un meilleur travail.
Les anciens Grecs priaient Aphrodite de venir habiter en eux et de leur donner ce pouvoir. Il y avait des temples dédiés à Aphrodite mais aussi des grottes. Mon feuillage est un souvenir de ces grottes, de ces espaces sacrés, où un processus sacré se déroule. La jeune fille peut ensuite capturer Aphrodite avec son appareil photo. »

Naissance d’Aphrodite ©Ruth Miller
Evocation et Capture d’Aphrodite ©Ruth Miller

« J’ai commencé par ajouter des couleurs sur le fond, comme un canapé. Mais j’avais envie de plus. Je me suis inspirée des broderies en raphia Kuba. Tous les gens qui lisent des magazines pour la maison ont vu ces coussins aux nuances noire, crème, beige et rouille qui forment des dessins très colorés. J’ai 2 livres sur ces broderies car je les adore.
Mon expérience est limitée, mais je crois que le Congo est l’un des espaces les plus sophistiqué en Afrique en ce qui concerne l’art, de dessin et la danse. Ces créations culturelles ne naissent pas sans un fond philosophique. Il doit y avoir d’autres preuves mais il est difficile d’obtenir ces informations. Il ne reste souvent qu’un chaotique mélange lié au colonialisme.
Mais pour moi, ces broderies sont immortelles, hors du temps. Comme le thème de ma broderie est aussi universel, ces dessins Kuba étaient parfaits. Je les ai rendus un peu transparents aussi, pour augmenter l’effet d’une scène imaginaire. Mon salon, où a été prise la photo originale, ne ressemble pas du tout à ça ! »

Retrouver les autres œuvres de Ruth sur son site : http://www.ruthmillerembroidery.com/

Quelques livres recommandés par Ruth (malheureusement nous n’avons pas pu trouver de version française) :

Soul of a Nation: Art in the Age of Black Power, Edité par Mark Godfrey et Zoe Whitley
Aesthetic of the Cool: Afro-Atlantic Art and Music, par Robert Farris Thompson, introduction de Lowery Stokes Sims
George Tooker, par Thomas H. Garver
The Art of John Biggers: View from the Upper Room, Harry N. Abrams. Publié par le Museum of Fine Arts Houston
Picturing Mississippi: Land of Plenty, Pain and Promise, Mississippi Museum of Art (qui inclu Flowers, l’autoportrait de Ruth Miller)
Materialities: Contemporary Textile Arts, Surface Design Association Members’ Juried Catalog 2015 (qui inclu The Impossible Dream in the gateway to self-love, de Ruth Miller).

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