Tamara Rubilar – broder la lumière

25/06/2020

Tamara Rubilar est une artiste brodeuse canadienne qui a suivi une formation unique, entre le Canada, l’Angleterre, la France et l’Espagne – elle a ouvert son studio à Montréal en 2019.
Interview – Claire de Pourtalès

Mains qui brodent © Tamara Rubilar
Broderie Haute Couture, 2019 © Tamara Rubilar

Racontez-nous votre parcours avec la broderie
C’est au cours de ma formation au Centre des textiles contemporains que j’ai eu un coup de cœur pour la broderie d’art. J’ai donc fait des recherches afin de voir si cet art se pratiquait comme profession au Québec, et ainsi j’ai fait la rencontre de Marie Renée Otis, une merveilleuse artiste brodeuse reconnue avec qui j’ai fait mon premier stage. Après ma graduation à Montréal, j’ai décidé d’aller me former professionnellement en Europe à l’Ecole Lesage à Paris ainsi qu’à la Royal School of Needlework de Londres. Exercer la broderie d’art professionnellement au Québec n’est possible qu’en tant qu’artiste et créatrice indépendante, et c’est plutôt rare comme spécialité, mais c’était mon rêve. J’ai donc créé mon propre atelier en avril 2019, Studio textile Montréal. Je propose des cours de broderie ainsi que la création de broderie et d’embellissement textile sur mesure pour les créateurs de mode, de costume ou des projets spéciaux.

Revenons un peu sur vos formations car elles sont assez uniques…
La vie m’a emmenée à séjourner deux ans en Espagne. Avide de connaître la culture, les artistes et le patrimoine lié à la broderie, j’ai voulu m’initier aux deux techniques les plus importantes, soit la broderie des costumes de toreros et la broderie d’or religieuse. J’ai donc fait un stage à l’atelier Fermin, l’un des plus réputé à Madrid pour la confection des costumes de lumière. J’y ai découvert un savoir-faire exceptionnel, les longues étapes de confection et les conditions de travail en atelier qui n’ont pas changé depuis des lustres. Quant à la broderie d’or religieuse présente dans les apparats des processions de la Semana Santa, c’est à Séville que j’ai fait un stage chez l’une des seules professeures qu’on trouve en Andalousie. Ces deux techniques sont très préservées et protégées, voilà pourquoi il n’y a pas d’école, ce sont des milieux assez fermés où la seule façon de se former est d’entrer dans un atelier comme apprenti, puis d’y rester pour travailler. En Espagne, j’ai aussi fait la rencontre d’une artiste brodeuse qui est maintenant une amie, Flor Arias avec qui j’organise des projets internationaux de cours de broderie. Ensemble, nous organisons des ateliers intensifs et des conférences pour des guildes de brodeuses, des centres culturels, des écoles d’arts, une façon merveilleuse de transmettre le savoir-faire, de faire des rencontres et de voyager.

Projet Verbena, Madrid, 2018 © nicoladixonphotographyco

La RSN est cachée dans le château de Hampton Court. Comment ne pas être émerveillée par la magie des lieux ? J’y ai fait le cours Jacobean Crewel. Chez Lesage, à Paris, j’ai suivi le niveau initiation au crochet de Lunéville. J’ai vraiment constaté la différence des deux cultures française et anglaise, et j’ai particulièrement adoré le « Okay ladies, it’s tea time! » à 11h tous les jours, où les seules à ne pas prendre cette pause sacrée sont les étrangères, une ambiance assez sociale et décontractée ! À Lesage, on se vouvoie, c’est plus sérieux, mais de toute façon, pas le temps de papoter, il faut pouvoir finir l’ouvrage. L’endroit fait rêver, surtout les modèles de broderie qu’on peut admirer, on baigne dans la beauté de la haute couture.
Petite anecdote chez Lesage : pendant que je m’initiais au crochet de Lunéville, mes mains étaient en sueur. Pensant que c’était normal pour toutes les brodeuses, j’ai demandé à ma professeure « Comment faites-vous en atelier pour ne pas tacher la broderie avec votre sueur ? » Réponse : « Mais nous, nous ne suons pas ! Détendez vos mains, vous êtes trop crispée. »
Cette anecdote restera dans mes meilleurs souvenirs, et la raconter dans mes cours provoque à chaque fois des éclats de rire.

Les techniques espagnoles
Les techniques utilisées pour broder les costumes de lumières sont empruntées à la broderie d’or, mais ce qui en fait la spécificité, ce sont les motifs, le choix des fournitures dont la plupart sont de fabrication espagnole, et les points utilisés. Chaque artisane est spécialisée dans une technique, et absolument tout est fabriqué à la main. Plusieurs éléments comme les boutons, les passementeries, ou les ornements d’épaules sont faits à domicile par des dames âgées qui sont les dernières à connaître les secrets de fabrication. En Espagne, beaucoup de techniques ancestrales, dont les broderies des mantón de Manilla sont en voie de s’éteindre, car la transmission se fait selon la relève qui est plutôt rare.

A Séville © Tamara Rubilar

A Séville, j’ai fait un stage magnifique de broderie d’or avec Ana Bonilla, l’unique professeure de la ville. Elle reçoit d’ailleurs des étudiants internationaux dans son atelier pour des cours.  Inoubliable expérience riche de technique et d’humanité.

Quel est votre processus créatif ?
Je balance entre l’abstrait et le figuratif. J’aime créer par l’expérimentation, créer des textures, des surfaces, souvent en relief, et je me laisse guider par la matière, par les formes et les couleurs, dans une spontanéité du geste, mais cela doit toujours rester harmonieux car je privilégie la beauté esthétique. Mon but en tant que créatrice c’est de faire rêver le spectateur en créant l’émerveillement.
Pour le côté figuratif, je pars toujours d’une idée, je fais un dessin, un choix précis des matières, et le travail devient très méticuleux et précis avec la recherche d’une certaine perfection dans l’exécution. Les fleurs sous toutes formes sont très présentes dans mon travail. Le confinement m’a permis d’expérimenter toutes sortes de techniques de fleurs en tissu, en ruban et en broderie en relief, et je souhaiterais faire un projet avec la création d’un mur de 100 fleurs en tissu.

Broderie 3D, 2018 © Tamara Rubilar

Comment se passent vos cours ?
Pour moi, être professeur est une vocation qui demande patience, organisation et d’aimer être en relation avec les autres. J’enseigne à mon studio à Montréal, ainsi que dans d’autres écoles. Je propose souvent des cours et des techniques issues de mes recherches et créations, avec un penchant pour la broderie d’ornementation, pour la mode. Mes élèves viennent de divers horizons, autant des passionnées d’art textile que des artistes et artisans désirant ajouter la broderie à leur travail. Je propose des cours ponctuels et intensifs, et j’ai aussi des professeurs invités. À long terme j’aimerais développer des formations de longue durée, et faire venir des professeurs d’Europe.

Studio textile Montréal © Tamara Rubilar

Créatrice et indépendante : est-ce un équilibre réalisable ?
Choisir le métier de créatrice brodeuse indépendante implique le plaisir, dans le sens où je fais ce que j’aime. L’autre facette c’est d’en vivre, et cela devient un défi quotidien, car la plupart du temps, on se retrouve à gérer l’organisation des cours et du studio, et il ne reste que peu de temps pour la création. Ceci dit, il s’agit de se réserver des temps où l’on peut créer librement, sans penser à la rentabilité, mais aussi des moments où l’on s’inspire, on se nourrit, on se recharge, que ce soit dans la nature, au musée, en voyage ou en lectures.

Kit Broderie d’Espagne © Tamara Rubilar
Fleur-Broche 2019 © Tamara Rubilar

Comment choisissez-vous vos matériaux ?
J’aime travailler avec des fournitures nobles et de qualité. La plupart viennent de France, d’Espagne et parfois de l’Inde. Mais j’aime aussi dénicher des matières anciennes dans les marchés et brocantes. Je collectionne dentelles, guipures, frivolités ainsi que les petits outils et ouvrages que je peux trouver. L’artisan qui me fabrique des métiers à broder m’a fait cadeau de petits crochets de Lunéville qui ont appartenu à une dame qui était brodeuse dans les années 40 à Montréal et qui brodait des robes de mariées. Ces petits trésors gardent la mémoire du travail et du savoir-faire de ces femmes qui, à travers les générations, ont brodé pendant de longues heures.

Quels sont vos autres intérêts ?
Depuis un certain temps, je me passionne pour l’univers floral et végétal, héritage de ma mère qui est fleuriste. L’incroyable source d’inspiration qu’est la nature qui vibre de vie et de beauté me subjugue, ainsi qu’elle l’a fait pour tant d’artiste depuis toujours. Je cultive plantes et fleurs chez moi, et je m’essaie à l’aquarelle botanique.

Cours Broderie d’Espagne – Projet directement inspiré des broderie des costumes de lumière © Tamara Rubilar

Que vous apportent les voyages ?
J’ai eu le privilège de beaucoup voyager, surtout en Europe qui représente tout ce que j’aime : l’ancien, l’histoire, l’architecture, l’art de vivre, les savoir-faire traditionnels. J’ai eu la chance au cours de mes voyages, de voir des expositions grandioses qui sont des moments privilégiés pour être inspiré et pour rêver. À l’exposition Opus Anglicanum du Victoria and Albert Museum de Londres, j’ai été éblouie par la finesse des broderies et le haut niveau des techniques. C’était l’âge d’or des ateliers broderie, et beaucoup de ces techniques ont été perdues. Le temps avait une autre valeur, quand on pense qu’une seule pièce pouvait prendre des années à réaliser. Aujourd’hui nous avons accès à nos accessoires de brodeuses, lunettes, loupes, lampes, mais eux, comment faisaient-ils ? J’aime la part de mystère qu’il y a derrière un ouvrage, lorsqu’on se demande comment s’est fait.

Quels sont les artistes que vous aimez, qui peuvent vous influencer ?
Sonia Delaunay, Coco Chanel, Yves St Laurent, Alexander McQueen, David Bowie, Pina Baush. Tous ces artistes ont été pour la plupart des innovateurs qui ont réalisé leur rêve, ont vécu de leur créativité, sont allé au-delà des normes et ont ouvert de nouvelles voies. Ils ont tous créé leur propre univers, rempli de sensibilité, de folie, de rêve et parfois de souffrance.

J’admire surtout les femmes qui ont bravé les contraintes sociales et construit leur carrière avec détermination et une vision précise de ce qu’elles voulaient.

Cours – Portrait II © Tamara Rubilar

Cours de broderie d’or espagnole à Séville
Ana Bonilla Cornejo
ana@bonillacornejo.com
Site web : https://artesacrobonillacornejo.wordpress.com/
Facebook: https://www.facebook.com/BordadosenOroAnaBonilla/

Pendant le confinement, Flor Arias a créé un groupe Instagram où elle montre une multitude de points et techniques de broderies. En espagnol :  un_punto_nuevo_cada_dia

Tamara Rubilar
Ornementation textile
Studio Textile Montréal
2019 rue Moreau #416
Montréal, QC
H1W 2M1
514 224 2671
www.tamararubilar.com
Page Facebook/TamaraRubilar Ornementation textile
Page facebook/studio textile montreal

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