Victoria Potrovitza – couleurs et géométrie, une broderie vibrante

01/12/2019

Portrait d’une artiste universelle : Victoria Potrovitza

Cet article a été écrit par Daniel, de Textile Artist.org, un site d’une grande richesse (en Anglais). Article traduit avec leur aimable autorisation par Claire de Pourtalès
Les photos proviennent du site Textile Artist.org et sont protégées par les droits d’auteur.

Victoria Potrovitza chez elle

Victoria Potrovitza est une artiste roumaine qui vit en Californie. Son art est moderne, abstrait, brodé.
A peine diplômée en architecture de l’Université UAUIM de Bucarest (Roumanie), elle s’oriente vers les arts textiles. On retrouve ce goût pour les formes architecturales abstraites dans ses œuvres. Pendant de nombreuses années, elle a créé des « œuvres à porter », utilisant des tissus teints à la main et une grande variété dans le traitement des surfaces, créant surtout des dessins géométriques.
Depuis une dizaine d’années, elle s’est orientée vers la broderie, réalisées à la main sur toile. Ses compositions sont abstraites, modernes, géométriques, avec cette touche architecturale qui la suit partout.
Dans cette interview, nous allons apprendre comment les connaissances architecturales de Victoria influencent ses œuvres ; comment ses premières années en Roumanie et le choix d’une vie minimaliste l’aident à réaliser des pièces fascinantes ; et enfin, elle nous révèlera que tout ceci ne pourrait exister sans sa chaise Barcelona rouge !

Victoria Potrovitza / Ground-Level (détail), 2012, fils de coton sur soie
Victoria Potrovitza /Blue River Crossing Squares (détails), 2012, fils de coton sur soie

A la recherche de la beauté et de la couleur

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux textiles comme média ?
Je suis née en Roumanie et j’ai vécu mes premières années dans un univers urbain, entouré de béton gris. Les bâtiments étaient purement utilitaires ; il n’y avait presqu’aucun arbre ou coin de verdure. Les familles avaient des ressources limitées dans cette société communiste. Les gens devaient avant tout survivre. Mes parents enseignaient tous les deux à l’institut polytechnique, les sciences étaient donc au centre de nos discussions. Mais mon esprit et mon cœur n’y étaient pas.
Je cherchais la beauté, les couleurs et je remarquais surtout leur absence. Et cela dès mes premières années. Heureusement, je passais mes étés chez mes grands-parents. Ils avaient des coffres remplis de tissus brodés, de tapis tissés à la main, de nappes, de costumes d’autrefois. C’était comme des trésors cachés !
Ces souvenirs ont capturé mon imagination et ont décidés de ma vie.

Victoria Potrovitza /Squares and roots Metamorphosis (détail), 2015, fils de coton sur soie

Plus spécifiquement, comment votre imagination a-t-elle été capturée par la broderie ?
Je ne me souviens pas de qui m’a enseigné comment coudre, comment faire un nœud ou comment tenir le tissu pendant le travail. Mais je me souviens très bien de ma joie à le faire! L’acte de percer le tissu avec une aiguille, le son du fil glissant à travers la toile, la création d’une ligne, d’une forme et finalement d’une image entière avait quelque chose de magique.
C’est comme ça que mon voyage avec l’aiguille a commencé – loin dans mon enfance !

Quelles étaient les personnes ou les choses qui vous influençaient ? Quel impact votre éducation a-t-elle eu sur votre travail ?
Enfant, personne ne m’encourageait dans cet art, mais moi c’est tout ce qui m’intéressait. J’ai toujours su que c’était ma voie et que j’allais en faire toute ma vie.
A l’école je m’exprimais en dessinant avec des crayons de couleurs, en peignant à l’aquarelle et à la gouache. J’ai continué à apprendre les traditions de mon pays, en particulier le riche héritage folklorique, incorporant ce langage universel dans mes propres dessins.

Du béton au tissu

Racontez-nous votre parcours pour devenir artiste
Après l’école, j’ai choisi d’étudier l’architecture pour améliorer ma créativité artistique. J’ai suivi beaucoup de cours de dessin tout en apprenant l’histoire de l’art et de l’architecture. Le dessin géométrique de l’architecture a eu une profonde influence sur ma vision artistique.
Une fois diplômée, j’ai réalisé que l’architecture n’était pas seulement de dessiner des élévations ou des perspectives ! L’aspect technique et utilitaire me rebutait. J’ai trouvé une école où on enseignait les arts décoratifs et j’ai appris le tissage. J’ai aussi appris à teindre la laine et à la tisser. C’est à ce moment-là que ma passion pour l’art « à porter » est née. Je me suis mise à créer des vêtements et des accessoires fait à la main (teinture, tissage, tricot). Les gens ont remarqué mon style unique et j’ai commencé à vendre dans des boutiques et des galeries d’art.
Ma famille et moi avons vécu des années de grandes incertitudes, immigrant d’abord en Israël, puis en Californie. Il n’était pas simple de s’adapter à ces différentes cultures et ce tout en travaillant à mes projets artistiques.

Victoria Potrovitza /Warm and Cold, 2016, 72 * 72 cm, fils de coton sur soie

Au début des années 90, j’avais créé ma ligne sous le nom de « Bright Side Art to Wear by Victoria Potrovitz ». Deux fois par an, mes créations étaient présentées au « Pacific Designer Collection Show », qui avait lieu pendant la semaine de la mode à New York.
Pour mes œuvres, j’utilisais des tissus teints à la main que je décorai avec des broderies main, des perles, des blocs à imprimer, combinés avec des dessins orignaux. Le monde de la mode et des tissus était important pour moi, mais faire quelque chose moi-même, libre de contraintes et des modes était aussi le meilleur moyen pour rester créative. Après 10 ans, à l’automne 2003, j’ai terminé mes dernières commandes pour les boutiques qui vendaient ma ligne et j’ai décidé d’aller dans une nouvelle direction.

Victoria Potrovitza /They love color, 2016, 51 * 76 cm, fils de coton sur canevas

Jouer avec le fil et l’aiguille

Dites-nous en plus sur vos techniques préférées
Après la fermeture de ma compagnie, je me suis sentie perdue. J’ai ressorti mes anciens dessins et j’ai recommencé à dessiner, à chercher à me réinventer.

Mes dessins étaient toujours abstraits et géométriques. Je me souviens d’un ami de ma famille, un peintre accompli, disant que mes dessins ressemblaient à la tapisserie, aux dessins sur tissus.
A la place de la tapisserie, j’ai choisi la broderie. J’ai converti mes coups de pinceaux en lignes de fils et j’ai expérimenté sur plusieurs œuvres, oscillant dans un monde de dessin et de broderie.

Victoria Potrovitza /Happy Landscape III, 2016, 40.5 * 40.5 cm, fils de coton sur canevas
Victoria Potrovitza /Crossing the Playground, 2017, 36 * 36 cm, fils de coton sur canevas

Comment décrivez-vous votre travail ; où vous situez-vous dans le monde de l’art contemporain ?
Même si j’ai suivi de très nombreux cours de dessin pendant mon éducation académique, j’ai toujours préféré l’abstrait à l’art figuratif. Pour moi, l’art abstrait est une interprétation très personnelle de la réalité, vue seulement par son créateur avec une technique spécifique. Être artiste pour moi, signifie matérialiser ma vision de quelque chose qui n’existe que dans mon imagination pour ensuite le partager avec les autres.
Les avancées dans le monde digital rendent de plus en plus floue la distinction entre art et technologie. J’ai l’impression que l’art créé avec les techniques traditionnelles, somme la broderie, permet de réinventer des chemins d’expression qui trouvent un écho chez les spectateurs. Ce type d’art a sa place dans l’art contemporain.

Utilisez-vous des dessins préparatoires ?
Au début je dessinais directement sur la toile. Depuis peu, je dessine sur du papier calque jusqu’à ce que l’image me plaise. Je travaille toujours sur plusieurs projets en même temps, explorant une idée sous différents angles, créant des séries liées. Mes dessins sont en noir, et le choix des couleurs se fait en brodant.

Victoria Potrovitza /Landscape at dawn, 2017, 46 * 35.5 cm, fils de coton sur canevas
Victoria Potrovitza /Landscape at dusk, 2017, 76 * 51 cm, fils de coton sur canevas
Victoria Potrovitza /Alternative Route, 2017, 36 * 36 cm, fils de coton sur canevas

La ligne claire

Quel est votre processus de création ?
J’utilise un solide cadre en bois sur lequel j’agrafe ma toile. Puis, je dessine les contours de ma composition avec un stylo effaçable, qui me permet de faire tous les changements possibles. Je fais toujours des changements, même si le dessin préalable est très précis. La plupart du temps, mon œuvre brodée ne ressemble que très peu à mon idée originale.
J’utilise du coton DMC parce qu’il offre une très large palette de couleurs. Cela fait plus de 30 ans que je les utilise car je sais que leurs pigments sont consistants et ne se décolorent pas.
Mes points sont très simples. Les lignes sont nettes, sans fioritures ou fils qui pendent. Ma broderie est très dense. Je n’utilise pas des points particuliers, mais j’essaie de donner à mon travail l’idée d’une peinture. J’aime créer de grandes œuvres, travailler sur des cadres de 70 sur 70 cm voir 60 sur 92 cm ! Pour terminer mon travail et lui donner un aspect précis, j’aime le placer dans un cadre contemporain, fin, naturel, en bois.

Victoria Potrovitza /No exist, 2017, 36 * 36 cm, fils de coton sur canevas
Victoria Potrovitza /Open Roads (détails), 2017 , fils de coton sur canevas

Dans quel environnement aimez-vous travailler ?
J’aime les petits espaces. Mon salon, bien confortable, est mon lieu préféré. Je travaille des heures, assise dans ma chaise Barcelona avec la télévision ou la radio allumée en fond sonore. Tous mes outils, cadre, tissu, fils, etc. sont toujours à portée de main. Ce qui correspond bien avec mon style de vie minimaliste.

Qu’est-ce qui vous inspire actuellement ?
L’incroyable richesse de Pinterest : j’y trouve des images d’art du classique au moderne, du contemporain aux arts anciens qui sont une constante source d’inspiration et d’émerveillement.

Victoria Potrovitza /Twin Cities, 43 * 43 cm, peinture acrylique, fils de coton, de rayonne et fils métalliques sur canevas

Quels sont les artistes qui vous influencent ?
Je suis marqué par le mouvement Moderniste du début du 20ème siècle, en particulier des artistes du textile du Bauhaus comme Gunta Stölzl, Anni Albers et Benita Koch-Otte. Je suis aussi fascinée par les tapis d’Ivan DaSilva Bruins.
Carrie Fisher disait : Je ne veux pas que la vie imite l’art. Je veux que la vie soit de l’art.
J’aime aussi les œuvres de l’artiste écossais Eduardo Paolozzi. Je suis influencée par l’Avant-Garde Russe, comme le Suprématisme et le Constructivisme. J’ai réalisé que les racines de l’art moderne abstrait se trouvent dans le début des civilisations, quand les formes et les couleurs pures étaient utilisées pour décorer les objets quotidiens.
Enfin, l’art tribal et indigène m’inspirent aussi par leur langage artistique universel.

Victoria Potrovitza /Bridge over Silver Island, 2018, 46 * 46 cm, fils de coton, de rayonne et fils métalliques sur canevas
Victoria Potrovitza /Summer in the City, 2018, 41 * 41 cm, fils de coton sur canevas

A la recherche de nouvelles techniques et matières

Comment votre art s’est-il développé depuis que vous avez commencé ? Comment le voyez-vous se développer à l’avenir ?
Pendant des années, je brodais l’entier de mes surfaces, je brodais des couches de fils de couleurs les unes sur les autres pour obtenir les nuances que je voulais, comme en peinture. Cela prenait un temps fou qui ne me permettait de réaliser que très peu d’œuvres par an. Avec le temps, ma palette de couleurs a changé. Je suis passée de couleurs sourdes à des couleurs vibrantes, lumineuses et des compositions plus audacieuses.
Aujourd’hui j’essaie d’avancer vers un aspect plus minimaliste. Dans mes dernières séries, j’expérimente en utilisant de la peinture acrylique et des fils de métal et de rayonne très brillants pour broder. En développant de nouvelles idées, je cherche aussi de nouvelles matières et de nouvelles techniques à combiner.

Pourriez-vous nous recommander des livres ou des blogs ?
The Quilts of Gees Bend de William Arnett, publié par Tinwood Books, 2002.
Gee’s Bend: The Architecture of the Quilt de Paul Arnett, publié par Tinwood Books, 2006.
Et mon premier livre sur la broderie : Stitch Magic, Ideas and Interpretation avec Jan Beaney et Jean Littlejohn, publié par Quilter’s Resources Inc. 1999.
Le site Fiber Art et le journal publié par Surface Design Association.
Et ma promenade matinale sur Pinterest.

Quel est l’outil dont vous ne pouvez pas vous séparer ?
Ma vieille chaise Barcelona rouge !

Pour plus d’informations –
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Site de vente Saatchi Art 

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